chapitre G Lucie Moune

Lucie Moune, elle est là depuis deux ans, on ne sait toujours pas grand-chose sur elle. Elle est arrivée un beau matin, l’air de rien. Depuis on ne s’est pas trop habitué à elle. On ne sait pas qui elle est, ce qu’elle fait. Les relevés, attestations, justifications diverses demandés quand elle a emménagé dans la location auraient dû rassurer la compagnie. Ils n’ont convaincu personne. Elle a bien apposé une plaque en bas de l’immeuble stipulant qu’elle est voyante ; n’importe quel zozo peut s’affubler de ce titre, il n’existe aucune diplôme validant la profession. Ce qui interroge, c’est que sur la plaque, Lucie Moune est devenu tout simplement LUCIA, Voyance Spécialisée Amour-Travail. Qu’est-ce qu’elle a à cacher ?

Malgré tous ces bémols, sa présence exerce une force d’attraction indubitable. D’autant qu’elle apparait dans un appareil impressionnant. Si ses compétences n’ont pas encore été validées, elle a sans aucun doute le physique de l’emploi. Exotique. Elle s’habille de fanfreluches venues des quatre coins du monde qu’elle ne craint pas d’associer dans une débauche de couleurs. Elle accroche partout des colifichets, boucles d’oreilles, énormes, à s’en arracher le lobe, bracelets qui occupent une partie de l’avant-bras, pendentif autour du cou dont le poids ne l’empêche pas d’avoir un port de tête majestueux. Tout ça, c’est certainement de la pacotille mais ça en impose. C’est assez chic. Ça intimide aussi.

Ce qui éloigne d’elle ce sont ses yeux. Ils sont ourlés de mascara, faisant effet de masque : on ne sait trop dans quelle direction s’oriente son regard quand elle croise un voisin dans l’escalier. Les locataires hésitent à la saluer, elle gêne, ne semble pas vouloir lier connaissance, mais de temps en temps s’arrête net devant l’un d’entre eux, le regard fixe sur lui, scrutateur, profond, pour lui dire tout net vous devriez faire ceci cela, tenez-vous à carreau la semaine prochaine. Quand elle a rencontré Ludovic Martin qui sortait de chez lui en larmes et en claquant la porte, elle s’est enquis de sa détresse avec beaucoup de compassion, lui a distillé quelques conseils qui semblent avoir porté leurs fruits. De là à dire que ses facultés . dérivent plutôt de la psychologie que de la lecture du mare de café dans une soucoupe, il n’y a qu’un pas.

Mais le mystère demeure. On l’a aperçue dans quelques bars de Brive, les pas trop huppés, assise à une table entourée de consommateurs. Elle tirait les cartes à l’un d’entre eux. Ou bien en discussion profonde avec un quidam qui semblait subjugué, mais tout ça n’a pas permis de donner d’elle une image bien cadrée. Qui est-elle ? Mme Dutil, curieuse des choses de la vie, a frappé un jour à sa porte pour demander des conseils. Ils lui ont été généreusement dispensés ; elle n’a demandé en retour aucunes espèces sonnantes et trébuchantes, sans doute pour entretenir des relations de bon voisinage. Délicatesse qui a renforcé la perplexité à son égard. De quoi vit-elle ? Entre temps, Mme Dutil qui surfe beaucoup sur internet, a tenté de se renseigner sur la profession de cette locataire atypique. Elle a appris que la voyance, ça peut se faire aussi sur photo ou par téléphone. C’est peut-être le cas de Lucia, mais c’est pas inscrit sur la plaque.

Mme Convalca qui a l’œil — et c’est tout à son honneur — pour assurer le bon fonctionnement de l’immeuble, ne peut pas en dire davantage.

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