LA JOURNEE TYPE D’AMELIA DE LA TOUR
Tous les matins, comme si elle avait une horloge interne, Amélia ouvre un œil à 6h30. Sitôt réveillée, sitôt levée. Chez les de La Tour on n’a jamais fait de grasse matinée. Après quelques étirements quotidiens, elle passe dans son cabinet de toilette attenant à la chambre. Là, elle se lave rapidement car le bain ce sera pour ce soir. Un peu de crème sur le visage, un peu de crème sur les mains, Amélia ne se maquille pas, juste un soupçon de rouge à lèvres cuivré pour rehausser son teint pâle. Elle prend plus de temps pour relever en un élégant chignon sa longue chevelure cendrée.
A 7h précises, drapée dans sa longue robe de chambre en soie gris perle, elle prépare seule son petit déjeuner. Cela fait déjà longtemps qu’Amélia n’a plus de domestiques, elle préfère être seule. Antoine, son fidèle gardien s’occupe du ménage et des courses, cela lui suffit. Comme tous les jours, ce dernier lui a déposé sur le guéridon de l’entrée le journal Sud Ouest. Pour elle, c’est un vrai moment de plaisir, lire les nouvelles tout en dégustant ses œufs brouillés,sa brioche grillée et son thé Earl Grey.
Après cette agréable pause, Amélia regagne sa chambre pour choisir sa tenue du jour. Son choix se porte le plus souvent sur un élégant tailleur Chanel. Ce n’est pas parce qu’elle vit seule qu’elle ne doit pas être coquette.
Puis en fin de matinée, elle aime se promener dans son jardin parmi les rosiers entretenus amoureusement par Antoine. Ses pauvres rosiers qui manquent cruellement de soleil depuis que s’est bâti cet horrible immeuble « au long cours », seul le nom est joli.
A 13h, c’est l’heure du déjeuner. En principe cela ne varie pas beaucoup : un poisson grillé agrémenté d’un légume vapeur suivi d’une portion de fromage et d’un fruit. Elle ne mange plus de viande depuis longtemps. Elle ne sait plus pourquoi mais c’est ainsi et ça lui convient.
Après une courte sieste dans son vieux fauteuil près de la cheminée du salon, Amélia aime passer du temps dans la bibliothèque. Elle en connaît tous les livres. Depuis sa plus tendre enfance ces trésors de papier lui ont tant permis de rêver, de voyager.
Parfois, vers 17h, trois coups discrets à la porte d’entrée lui annonce une visite tant attendue même si elle ne l’avouera pas. En effet depuis quelques temps, en se promenant dans son jardin elle a noué une relation amicale avec une habitante de l’immeuble d’à côté. Ces jours de visite, Amélia sort son beau service à thé en porcelaine de Limoges. Même si elles sont différentes, elle aime discuter avec cette voisine car elle lui apporte un peu de cette vie extérieure qu’elle fréquente si peu. En effet, cette dernière lui raconte les derniers potins, surtout ceux du « long cours » et puis aussi les dernières nouveautés survenues à Terrasson. Que le temps passe vite quand on a de la compagnie.
Avant le dîner du soir, Amélia aime regarder les actualités à la télévision. C’est la seule fois où elle allume le poste. Ce n’est pas parce qu’elle vit seule, même si elle croise parfois Justine sa jeune locataire, qu’elle ne se tient pas au courant de ce qui se passe dans le monde. Pourtant bien souvent, elle a l’impression de vivre sur autre planète.
A 20h, arrive l’heure du repas.Là aussi guère de fantaisie, potage, salade composée et laitage.
Avant de se coucher, Amélia s’accorde le meilleur moment de la journée. Celui du bain. Elle se prélasse avec délectation dans cette eau chaude parfumée au jasmin. Puis enveloppée d’un peignoir bien chaud, elle met de la crème de nuit sur son visage et sur ses mains toutes fripées.
Arrive ensuite le cérémonial du soir. Délicatement, elle libère sa magnifique chevelure cendrée de son carcan quotidien et lisse lentement ses longs cheveux que son fiancé aimait tant. Elle se couche alors avec l’espoir de rêver au temps heureux où elle était pleine de vie et aimée d’un jeune et fringant capitaine d’infanterie.

