Coups de coeur Juin 2021: Huriya, Entre les jambes

H uriya, Entre les jambes (2021)

Un titre provocateur pour un roman mordant, incisif et largement autobiographique qui se déroule au Maroc, puis en France dans les années 70.

Il est question d’identité, et plus largement de la société marocaine, de la place des femmes, des rancœurs de la colonisation.

Pour commencer un enfant déposé brutalement vers cinq six ans chez sa grand-mère par sa mère avec ces mots : « Tiens, le voilà, garde-le » . Il reçoit pour la première fois un prénom , Moulay Saïd, l’identifiant comme un garçon incarnant l’honneur d’une famille et défenseur du Prophète.

Mais il est difficile de se construire une identité lorsqu’on est né avec les deux sexes (d’où le titre), qu’on vit dans un microcosme fondé sur le mensonge (personne dans l’entourage ne doit connaître son « secret » ni son origine, la grand-mère le fait passer pour le fils de son frère) et entre deux êtres incompatibles .

La grand-mère, Berbère , se présente comme défenseure des traditions, de la religion qu’elle pratique avec ostentation, et elle est pétrie de superstitions et d’une haine viscérale du colonisateur.

Ce qui ne l’empêche nullement d’être hypocrite, méprisante, médisante et vénale. Si elle reste avec le « Françaoui » qu’elle hait parce qu’il incarne tout ce qu’elle déteste (le colonisateur, le mécréant, la culture), c’est pour son argent dont elle profite sans vergogne. Le mariage contraint est le fruit de son unique nuit avec cet homme dont elle était la servante et dont elle est tombé enceinte de Jamila, la mère de l’enfant. Maintenant qu’elle a une bonne,  une esclave Aïcha elle la traite avec une extrême dureté. L’enfant observe, critique.

Le grand-père, Français, de vingt ans plus vieux que sa femme, est un ancien militaire, poursuivi par les cauchemars des guerres coloniales, a trouvé refuge dans l’alcool et la littérature qui se réclame de Baudelaire et de Proust. L’enfant , à l’attention incisive a remarqué les vides entre certains livres dans la bibliothèque, ménagés entre des auteurs « incompatibles 

 » – Tu sais, dans la vie, [ dit le grand-père] , il y a des vides qu’on ne peut jamais combler.

– Comme toi et grand-mère

– Exactement »

La grand-mère lui livre une guerre sans pitié. L’enfant est au milieu… Il en récolte le pire et le meilleur . Tôt mûri par la vie, il observe avec humanité et forge ses opinions.

La mort de la grand-mère est une libération . Le grand-père envoie Moulay Saïd faire ses études à Paris où il se réalisera et trouvera enfin son identité et son nom pour ce récit Huriya, Liberté.

Ce livre dissèque implacablement la place des femmes dans la société marocaine. Elles sont considérées comme des humains de sous-ordre, pour qui mieux vaut ne pas exister (il fut un temps ou on a pu les éliminer sans scrupule à la naissance) , étouffées par la religion, la tradition, les hommes , vouées à l’invisibilité du voile et de l’intérieur de la maison, méprisées, violentées, niées et en même temps objet de désir de convoitise. Ces femmes majoritairement imbibées de cette culture, participent à leur propre oppression.

Celui qui a donné à Huriya le goût des livres, lui a aussi ouvert le monde de l’écriture. Elle signe un texte fort, sans fioritures. Cette auteure a déjà publié plusieurs romans, sous divers pseudonymes et ce récit nous aide à comprendre comment elle peut vivre des identités multiples.

Un autre auteur a su parler de intersexualité avec beaucoup de finesse, c’est Martin Winkler dans «  Le chœur des femmes »

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