Rien ne t’appartient (2021), Nathacha Appanah

Cette romancière mauricienne, également journaliste récemment invitée à la Grande Librairie, dégage force et profondeur. Ce titre est son dixième livre. Ses descriptions dévoilent une grande richesse de vocabulaire. Nathacha Appanah s’empare une nouvelle fois des thématiques fortes qui courent dans tous ses romans : l’enfermement, la mémoire, la résistance. Son phrasé est doux, poétique, tout en suggestion, même ou plutôt surtout lorsque la violence surgit.
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
« Je me souviens de tout, ça vient comme une envie de vomir, ça me prend aux tripes et ça va rejaillir ici, en grumeaux noirs et gluants, dans cet endroit où j’ai connu la paix. Je me souviens que le prénom que mon père m’avait donné voulait dire « victoire ». Vijaya. Je me redresse, je regarde le treillis métallique serré et je sais que je n’aurai ni le temps ni la force d’y grimper. Les chiens sont là, la jeune fille hurle, Arrête ! J’ai cette pensée étrange et douce qu’elle me tutoie comme si elle me connaissait mais à quoi bon, je veux que tout meure avec moi, le garçon, Tara et Vijaya. Je me traîne jusqu’à la berge qui n’existe plus tant l’eau est haute, tant le courant a mangé la terre, aplati les herbes. J’essaie de me mettre debout mais il n’y a rien sous mes pieds. Mon corps cède. Je m’étonne de crier comme si c’était une surprise, comme s’il restait encore une infime partie de moi qui refusait ce geste et j’aimerais arracher cette partie, la poser dans ma main, la regarder en face, l’écouter raconter son histoire mais alors l’eau, toute cette eau … »

