Jeu 3 : mutation
A force de vous concentrer sur une scène qui vous fascine vous devenez l’« objet » observé et vous vous voyez vous éloigner de la scène . Vous vous dédoublez donc.
Jeu inspiré par une nouvelle de Cortazar qui, à force de contempler les axolotls au jardin des plantes se retrouve axolotl dans l’aquarium et se regarde en train de s’éloigner.
Fascinée par cet arc-en-ciel au-dessus de la Vézère, je n’arrive pas à détacher mon regard de cette myriade de couleurs. Je cligne des yeux et me retrouve au milieu d’un foisonnement de couleurs. Tout en ressentant la chaleur de l’arc-en-ciel je suis inondée de joie et en même temps je suis là sur le trottoir au milieu des piétons où immobile Je vois mon double dans ce ruban imaginaire.
H.L.
Fais comme l’oiseau
Ça vit d’air pur et d’eau fraîche, un oiseau
D’un peu de chasse et de pêche, un oiseau
Mais jamais rien ne l’empêche, l’oiseau, d’aller plus haut
A force de me répéter cette chanson en boucle en contemplant un épervier au-dessus de moi, dans l’azur du ciel, j’ai l’impression de voler à côté de lui, de sentir le vent dans mes plumes, d’être étourdie par ces nouvelles sensations. Je contemple les toits et les champs. Je redécouvre le monde. Tout est si grisant. Le temps n’existe plus.
Hélas, la trop grande proximité d’un ULM me fait rapidement redescendre sur terre et éloigne mon nouvel ami, troublé par cet animal trop vrombissant.
D.Dou
Tous les matins dès l’aube je m’élance vers l’étang pour rendre visite à ma famille les cygnes qui y a élu domicile voilà plus de dix ans. Le plus petit est mon préféré. Il s’appelle Léo. Il est majestueux, tout de blanc vêtu, son long cou gracile se tendant vers moi dès qu’il m’aperçoit. Nous nous rapprochons l’un de l’autre et je lui présente ma main qu’il caresse de son bec humide et soyeux. Notre amour l’un pour l’autre est profond et authentique. Nous ne formons plus qu’une seule et même personne capable du meilleur comme du pire.
Le soir, allongé tout contre le corps chaud et gracile de Claire, pour m’endormir je m’imagine devenant Léo, planant au-dessus de l’étang, m’élevant haut dans le ciel et faisant un tour au-dessus du bourg endormi. Je me dirige vers les villages voisins, m’évaporant dans le ciel étoilé, libre et heureux. Je déploie mes grandes ailes et je tournoie en chantant jusqu’au petit matin. Ce long voyage nocturne à travers l’espace et le temps m’ensorcèle et j’oublie qui je suis.
Mais ce soir la magie n’opère pas. Léo a déserté mon corps et mon esprit est prisonnier dans la pénombre de ma chambre. Je reste coincé sous le plafond et l’angoisse me gagne. Demain j’irai voir Léo et j’essaierai de comprendre.
D.L.
Une longue file de manifestants résolus ,pancartes ,banderoles , ,slogans ,il ne fallait pas que cette construction se fasse ,encore une artificialisation au détriment de la nature…Arrivés à l’emplacement qui risquait d’être sacrifié ,un responsable prit la parole ,monté sur une estrade ,sa voix ,ses gestes accompagnaient ses arguments avec une telle force ,une telle vérité qu’ils réussirent à s’inoculer complètement dans ma colère ,déjà bien entamée.
J’agitais mes bras comme lui ,je reprenais ses intonations devant les manifestants autour de moi interloqués , ,je marquais les mêmes temps d’arrêts ,je me montrais aussi véhémente ,je me suis surprise à haranguer la foule :j’étais devenue lui.
B.H.

A u Prado, après avoir parcouru l’impressionnante salle des Œuvres Noires de Goya, je tombe en arrêt devant un grand mur de soleil : un immense tableau vertical tout en nuances d’ocres, barré, au fond, par un pan incliné brun qui s’élève vers la droite du tableau. En surgit un tout petit chien. On n’en voit que la tête, de profil. Quelques traits de pinceau noir lui donnent une telle force qu’il occupe toute la toile. Il regarde obstinément vers la droite , hors du champ du tableau, peut-être vers un être dont l’ombre géante semble confusément émerger du fond jaune. Il a une expression difficile à démêler : tristesse ? Admiration craintive ? Peur ? Interrogation ? Attente ?
Je ne peux détacher mon regard de ce chien. Je suis ce chien. C’est moi qui attends, qui espère, qui implore celui que je vois s’éloigner dans le flot des regardeurs, de dos, les épaules voûtées et qui n’est autre que…moi. Ne t’en va pas ! Reviens ! Ne me laisse pas seul ! Emmène-moi !…

