« un paysage mélancolique, hanté par l’absence. Comme si l’espace n’était plus soudain qu’une archive, une trace d’un monde perdu » Maylis de Kérangal
Un assemblage de cubes comme des légos oubliés sur une table, c’est bien ma vieille maison, improbable, minuscule. Au blanc décati des murs noircis par endroits de mousses, répond le gris pisseux des volets écaillés. Elle est toujours adossée à la petite lande de Madame Serre, broussailleuse , sans les grands pins fiers qui la dominaient et dont le squelette gît encore dans les taillis. Jadis, la propriétaire, la veillait jalousement , elle guettait nos incursions en quête d’un ballon perdu ou de quelques champignons : elle était notre terreur.
En dehors de ces deux éléments rien qu’un vaste terrain vague de sable gris… et un hangar perdu, le seul qui subsiste du dédale de bâtiments de bois qui entouraient la cour.
C’est là que j’ai grandi, dans un lieu bruissant de vie. A sept heures, six en été, le sifflet puissant de M. Bernard signifiait le départ des camions de débardage ou de livraison des grumes et parquets. A huit heures, montait jusqu’à l’appartement le bruissement des voix et des pas des ouvriers qui gagnaient leur poste. Les scies démarraient et rythmaient la journée de leur rengaine aiguë monotone. La cour était animée du ballet des chariots élévateurs, d’hommes ou de femmes qui traversaient la cour rapidement. Parfois des cris fusaient, quelques jurons… ou de lointaines engueulades. A midi, le groupe effervescent allait retrouver vélos et mobylettes , et la cour retrouvait son calme jusqu’à l’après midi où tout recommençait.
Les volets sont ouverts et on devine des rideaux… la maison est encore occupée, même les bureaux ont été transformés en appartements, mais aujourd’hui, des pans de grillage déterminent l’espace dévoué à chaque devant de porte. Se parle-t-on encore d’un étage à l’autre à l’ouverture et la fermeture des volets, ou lorsqu’on s’attarde parce que l’air est doux ? Entend-t-on toujours des cris et des jeux d’enfants tout autour des bâtiments, se sentent ils toujours chez eux chez tout le monde ? Y a-t-il toujours de longues palabres de femmes qui vont étendre le linge et en oublie le repas qui crame, des pullovers tricotés en commun parce que celle qui s’est lancée dans l’aventure est un peu dépassée?
La maison qui dort sous son toit de tuiles canal rouge garde enfouis les souvenirs d’une enfance chaleureuse, dans une forme de communauté informelle.
DDor

