Témoignage 2
Yvonne, La mère

Ma chère Annette,
Je sais qu’il est désormais temps de t’avouer la vérité. Lorsque tu m’as demandé de ressortir les vieilles photos de famille, après notre fameux repas dominical, j’ai su que je ne pourrais pas continuer à garder le secret plus longtemps. J’avais pressenti que tu allais me poser des questions.
Aujourd’hui tu as 34 ans et je sais que c’est un âge où l’on commence à s’intéresser de plus près à ses ancêtres et aux photos prises durant l’enfance. Tu viens d’avoir une petite-fille, Jeanne, qui à son tour te posera des questions plus tard. Tout cela me pousse à t’adresser cette lettre aujourd’hui. Sache que je serai incapable de te parler de tout ça de vive voix.
Tu veux savoir pourquoi plus personne n’évoque ta sœur Madeleine. Ton père et moi t’avons souvent parlé de son amie Françoise, cette fille libérée et féministe qui a entraîné Madeleine dans ses aventures. Tu connais la suite, l’exil de ta sœur en Inde puis en Éthiopie. Les liens se sont réellement coupés à ce moment-là, et nous nous sommes servis de cet argument, Joseph et moi, pour éviter d’avoir à en dire plus sur Madeleine.
Annette, il faut que tu saches : Madeleine n’a pas été autant désirée que tous tes autres frères et sœurs. Elle est née en 1940 et tu n’es pas sans savoir qu’à ce moment-là, c’était la guerre. En Dordogne, nous étions en zone libre, et des familles Alsaciennes ont trouvé refuge chez nous pour fuir les Allemands. Nous avons donc transformé notre vieille grange en logement précaire, afin d’y accueillir une famille avec deux jeunes enfants. Contre quelques travaux dans les champs, nous leur offrions le gîte et le couvert. J’appréciais beaucoup la femme et ses enfants, avec lesquels je passais beaucoup de temps. Mais je me méfiais du père de famille, Adalbert. Blessé de guerre, il avait perdu sa jambe droite au front et portait désormais une jambe de bois. C’était un homme qui avait sa fierté, mais qui avait perdu sa dignité car il n’était plus apte à défendre son pays. Et qui avait également perdu sa virilité aussi. Sa femme m’avait fait l’aveu que son mari était devenu un autre homme, plus aigri, et qu’elle ne le désirait plus. Adalbert en souffrait beaucoup, et a commencé à noyer son chagrin dans l’alcool.
Une nuit, j’ai entendu du bruit dans le chai attenant à la maison. Je me suis levée et j’ai surpris Adalbert en train de voler du vin. Outrée, je lui ai crié de sortir, que c’était du vol, après tout ce que nous faisions pour sa famille. Il n’a pas bougé et m’a regardée d’un air mauvais ; à ce moment-là, le mauvais pressentiment que j’avais à l’égard de cet homme s’est confirmé. Tout s’est passé très vite. Il a saisi une bouteille en verre et m’a assommée avant que je n’aie le temps de réagir. J’ai chancelé puis je suis tombée à terre. Annette, à ce moment-là, j’aurais préférée être morte sur le coup. Il s’est jeté sur moi, m’a arraché mes vêtements et m’a pénétrée avec une violence inouïe et bestiale. Je n’ai rien pu faire pour me défendre, j’étais incapable de crier pour appeler au secours. Adalbert n’a rien dit durant tout le temps que mon calvaire a duré. Il est parti, toujours sans un mot, et je suis restée des heures sur le sol glacial du chai, incapable de faire quoi que ce soit. Je me suis juré de toujours éviter cet homme et de ne plus lui adresser la parole, même lorsqu’il commettrait d’autres vols.
Quelques jours plus tard, ton père Joseph est revenu du Front. C’était sa toute première permission depuis des mois qu’il était parti combattre. Il était tellement heureux de nous retrouver, ta sœur aînée Martha et moi ! J’ai dû donner faire bonne figure. Je me suis jetée dans ses bras protecteurs. Nous avons fait l’amour. Je ne pouvais pas lui refuser cela, après ce qu’il avait vécu là-bas… Au bout de trois mois, je me suis aperçue que j’étais enceinte. Était-ce l’enfant de Joseph ? Ou pire, celui d’Adalbert… J’ai envoyé une lettre à Joseph pour lui annoncer l’heureuse nouvelle, en omettant de lui raconter ce qui s’était passé. Ton père était le plus heureux des hommes ! Quant à moi, j’ai vécu une grossesse horrible, avec des nausées jusqu’à la fin. L’accouchement s’est déroulé avec des douleurs atroces. Ce bébé, une petite fille, ressemblait comme deux gouttes d’eau à ta sœur Martha. J’étais toujours dans le doute de sa paternité. Je dois t’avouer que je n’ai jamais réussi à l’aimer comme les autres. De plus, cette petite fille ne pleurait jamais, ne me souriait jamais, comme si elle sentait qu’elle était de trop et qu’elle voulait se faire oublier. Je me maudissais. Au retour de ton père, Madeleine avait 6 mois. Je lui ai tout avoué. Au début, il s’est mis dans une colère noire, insinuant que c’était moi qui avais séduit Adalbert. Je me suis mise à pleurer et je lui ai juré qu’il s’agissait d’un viol. Le temps a fait le reste, Joseph a fini par me croire. Il a immédiatement expulsé toute la famille Alsacienne. Je n’ai jamais su ce qu’ils sont devenus.
Joseph et moi nous sommes jurés de ne jamais rien dire à personne, afin de préserver l’honneur de la famille. Cette incertitude sur le vrai père de Madeleine me torturera jusqu’à la fin de mes jours. Elle n’a jamais manqué de rien, sauf de l’amour de ses parents. Je compte sur toi, Annette, pour remettre cette lettre à ta sœur Madeleine. Je ne pourrai pas le faire moi-même, j’ai trop honte.
Ta maman Yvonne

