Lu en Octobre 2021, thème « femme de »: La déesse des petites victoires (2012), Yannick Grannec

La déesse des petites victoires (2012), Yannick Grannec

Dans sa morne maison de retraite, l’insolente et rageuse Adèle Gödel est fort courtisée. Par des vieillards décrépits désireux de peupler la solitude de leur avant-dernière demeure ? Non. Par les intellectuels de l’Institute of Advanced Study, de Princeton, qui convoitent les précieuses archives de son mari, dont elle est l’unique héritière. Son nom ? Kurt Gödel, mathématicien de génie, psychopathe notoire, grand ami d’Einstein qui, dans la vraie vie, prétendait ne se rendre à son bureau que pour le plaisir de la conversation du retour avec ce savant d’exception. Sa veuve Adèle, ancienne danseuse de cabaret viennoise, toujours pétulante malgré les années, refuse avec obstination et délectation de transmettre ces précieux documents, trop heureuse de pouvoir enfin mépriser à son tour cet aéropage prestigieux qui considéra avec dédain le couple improbable qu’elle forma jusqu’à la fin avec ce prodige des mathématiques. Un esprit tourmenté et malade, sur lequel elle veilla tel un ange gardien, parfaitement insensible aux charmes de la physique quantique et du théorème d’incomplétude, mais attentive et dévouée, le protégeant contre vents et marées de lui-même et des terreurs paranoïaques qui l’assaillaient sans répit.


Fin stratège, le nouveau directeur de l’IAS dépêche sur place une jeune stagiaire, en charge d’apprivoiser la mégère et lui soutirer enfin les précieux documents que la science réclame à cor et à cri. Anna finit par s’attirer l’affection brutale mais sincère de la vieille dame, qui consentira à lui livrer le récit de sa vie inattendue avec Kurt Gödel, faisant du même coup l’éducation sentimentale de la jeune femme, tout en lui imposant ses règles. Anna découvre l’épopée d’un génie qui ne savait pas vivre et d’une femme qui ne savait qu’aimer.


Nous découvrons une héroïne haute en couleur et une belle histoire sur le foisonnement intellectuel de la première moitié du XXème siècle, de la Vienne flamboyante des années 30 au Princeton de l’après-guerre, en passant par l’Anschluss et le maccarthysme, jusqu’à l’avènement de l’arme nucléaire.


Yannick Grannec nous dresse deux portraits de femme, dont celle remarquable d’Adèle Gödel. Les pieds bien sur terre, à l’intelligence lucide redoutable, très loin d’être inférieure à celle de ce mari, génie de la logique et des mathématiques, elle gère avec brio un homme égoïste aux nombreuses manies, dont des problèmes d’anorexie et de terrorisme vestimentaire qu’il s’impose…. Entre amour, génie et folie, au prix d’une vie semée d’embûches et d’amertume, elle s’efforce de soulever des montagnes pour son Herr Warum (Monsieur Pourquoi). Les personnages d’Adèle et d’Einstein sont dépeints avec beaucoup d’humour. Avec ou sans affinités avec les mathématiques, une lecture fascinante.

Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel. » Cet homme, peu connu des profanes, a eu une vie de légende : à la fois dieu vivant de l’Olympe que représentait Princeton après la guerre et mortel affligé par les pires désordres de la folie. 

Une prose superbe, très subtile, très documentée !

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