10ème jour de confinement :
Fabio mécanicien de 38 ans, originaire des Philippines devait rentrer auprès de sa femme et leurs deux enfants à la fin de cette croisière mais il n’a pas pu être rapatrié en raison de la mise en quatorzaine du bateau
Son contrat, comme celui de la plupart des membres d’équipage à bord, est maintenant terminé depuis 10 jours. Ces contrats prévoient une rotation après 10 semaines. Fabio est à bord depuis trois mois, certains depuis plus longtemps, mais après cette quatorzaine , la principale difficulté à laquelle ils seront confrontés sera la relève de l’équipage en raison des fermetures des aéroports et des exigences en matière de visas.
Difficile de mesurer l’impact psychologique de ces marins face à cette situation exceptionnelle qui affecte leur vie familiale.
La colère de Fabio, contenue jusque-là, atteint son paroxysme en constatant impuissant les frontières se fermer les unes après les autres. Il décide alors d’aller voir la Professeure Jeanne Veaulau pour lui parler de son désespoir :
Bonjour Fabio, que vous arrive-t-il ? interrogea la jeune professeure.
C’est difficile, oui vraiment difficile, répondit Fabio. il n’y a pas de fin en vue ! Mes enfants me demandent toujours à quel moment je rentrerai à la maison. Comment leur expliquer. Satanée pandémie ! Je suis fatigué, épuisé et désespéré. Je suis en mer depuis 3 mois et je ne sais pas quand je pourrai les revoir. C’est très frustrant.
J’ai entendu dire par la capitaine Lucie Azur qu’ils envisageaient peut-être de ne pas nous relever, donc mon retour à la maison pourrait être annulé. Je suis un peu écœuré par la façon dont les gens de mer sont traités et je me demande combien d’épouses attendent leur mari, combien de pères et de mères attendent de voir leurs fils..
Oui, notre santé mentale est mise à rude épreuve. Aujourd’hui, avec ce confinement, nos esprits sont dans un autre monde. Nous marchons tous sur une corde raide, nous aussi, même si nous sommes des touristes, nous subissons le même sort
Laissez- moi rire ! rétorqua Fabio, ceux qui voyagent par pur plaisir et ceux qui doivent se déplacer pour survivre mènent-ils le même combat ? Vous les croisiéristes en quête d’abondance, de divertissement et de luxe, vous avez droit à beaucoup d’activités jusqu’à la veille du débarquement final, vous avez droit à plusieurs spectacles, on vous offre des boissons et tout est gratuit c’est vraiment deux croisières pour le prix d’une ….mais nous !!!!!
Après la quatorzaine vous pourrez rentrer tranquillement chez vous… mais nous? Non seulement on aura travaillé 15 jours de plus, mais il nous faudra sûrement rester 14 jours de plus dans un hôtel avant de pouvoir rejoindre notre foyer…et en payant de surcroît !!!!
Cher Fabio, j’en conviens, nous ne prenons pas assez conscience de la pénibilité de votre travail mais….
Fabio la coupa d’une manière peu courtoise :
Mon travail, parlons –en ! Mon outil de travail s’est transformé en prison flottante, c’est un véritable incubateur viral et j’ai même entendu à la télé que certains bateaux se sont vus refuser d’amarrer dans des ports rendant impossible le retour à terre.
Vous les touristes, rentrerez tranquillement au bercail, alors que nous resterons encore prisonniers, sans port où débarquer ni vol pour nous rapatrier vers nos famille. Nous sommes des migrants d’un nouveau type, majoritairement Philippins et Indonésiens, nous sommes devenus une vraie « nation de travailleurs flottants naufragés » tous les membres d’équipage restent coincés par la complexité de cette situation, questions d’assurances, protocoles de santé et de sécurité publiques, restrictions dans les mobilités internationales, rejet des pays hôtes envers le rapatriement de citoyens à risque et j’en passe….. Nous sommes devenus des migrants acculés au pied du mur.
Voyez –vous, Fabio, je ne peux guère vous apporter de solution car votre situation relève plus de la législation du Droit international du travail, mais je pense que Maître Kim pourrait, lui, vous enseigner quelques postures relaxantes de yoga.
Je suis désolé madame la professeure, je me suis laissé emporter par mon désarroi et vous ai manqué de respect, je vous prie de bien vouloir accepter mes excuses et je vais de ce pas voir Maître Kim. Au-revoir et merci de m’avoir écouté.
Prenez bien soin de vous Fabio, au-revoir !

