Feuilleton 2021-22; La croisière s’emmure Chapitre 7

Chapitre 7

Jeantou

Sur le bateau, on m’appelle Jeantou. C’est pas flatteur, mais il faut rien dire. Comme ça on me laisse tranquille la plupart du temps.

Bien sûr dès le premier jour du confinement on m’a collé au poste de garde de la troisième coursive. A la relève, les gars sont toujours en retard. Certains passent leur tour… Tout est Normal, les gradés ne disent rien… et à vrai dire, ça m’est égal, et même je ne demande que ça, être loin de leurs quolibets et des jeux stupides auxquels ils passent le temps depuis qu’ils n’ont plus rien à faire.

Ici, je suis tranquille, je joue sur mon portable. La plupart du temps je fais semblant, c’est pour me donner contenance : j’observe. C’est fou ce qui se passe dans cette immobilité et ce silence.

La vie des cabines filtre sous les portes : les moments de tendresse, d’ennui, les éclats de voix : dans neuf mois, il y aura autant de nouveaux landaus que de couple séparés, d’amis fâchés.

Depuis le cinquième jour, je peux mettre une tête sur leur voix : ça m’amuse. Parfois ça cadre, parfois, pas du tout. Oui, à partir de ce jour-là, comme la tension pouvait devenir incontrôlable, on a permis aux passagers qui n’avaient pas de symptômes, une promenade sur les ponts, à tour de rôle, par groupes de cent. J’aime, au départ ou à l’arrivée capter les regards échangés, les sourires esquissés, les rapprochements. Je fais semblant de ne pas surprendre les sorties furtives pour un billet glissé sous une porte, les rencontres éphémères.

Comme j’ai un cœur d’artichaut, je suis de près les amours de notre belle Capitaine Azur et du Dr Pissefroid. Je le trouve un peu bourru et vieux pour elle… mais ça n’a pas l’air de la déranger. Ils sont aussi radieux l’un que l’autre. Je me demande parfois, si elle ne va pas retarder l’ordre de libérer le navire. Je les piste derrière mon téléphone et ils ne se doutent pas que je les suis à distance et essaie de leur éviter toute mauvaise rencontre.

Par contre, aucune pitié pour les intervenants qui nous toisent depuis le début de la croisière et nous traitent comme des larbins. Le cinéma de Jeanne Vauleau, ses cris sa Grève de la faim m’ont bien fait rire et je trouve que la Capitaine a été bien patiente avec elle : je l’aurais volontiers jetée par dessus bord. Mais pire qu’elle, il y a Maître Kim, le Grand Maître Kim qui a bien pété les plombs lui aussi. Il se faisait fort d’obtenir un laisser passer exceptionnel pour débarquer à tout prix : un contrat urgent à honorer, mais moi je savais que c’était une maîtresse qui l’attendait sur le quai (les portes des cabine ne sont vraiment pas épaisses). Il m’a suffi d’un coup d’œil appuyé pour l’obliger à réintégrer sa cabine, sans moufter. Quel poltron celui là. Je me ris sous cape de ma petite victoire, pour une fois Maître du Monde et je ne l’ai pas lâché.. Lui, il m’en a vraiment fait trop baver au début de la croisière.

Je sais que la plupart des gens qui sont sur ce bateau et en particulier mon seul copain Fabio, attendent que le confinement soit levé . Pas moi ; je ne m’ennuie pas du tout ici. Personne ne m’attend à terre et au prochain embarquement, j’aurai encore droit aux inepties du reste de l’équipage.

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