Un avant et un après
Choisir un des trois tableaux suivants pour inventer une histoire : Développer ce qui s’est passé avant et annoncer ce qui se passera après
Tableau de Fujita, Au café

Elle c’est Esther, elle est actrice à la Comédie Française, Esther Agnelet…. Elle a joué la veille au soir Henriette dans Les Femmes Savantes, mais la voilà de bon matin au café de Flore, désemparée, incapable de répondre à la lettre qu’elle a trouvée sous la porte de sa loge et à laquelle elle se sent incapable de répondre…Toute la nuit déjà elle en a tourné et retourné dans sa tête les mots insensés. » Belle et chère Ester, pardon je dois partir à Saint-Petersbourg pour affaires, nous ne pourrons nous voir avant quelques mois, oubliez moi, cela vaut mieux, je ne sais quand je pourrai vous retrouver… »
Derrière elle le serveur et un homme qui regarde la rue sont étrangers à ce qui la broie, ils sont dans le présent, insensibles et affairés. Esther, elle, regarde en elle, et une immense déception l’envahit. Son Georges, son écrivain chéri, comment a-t-il pu se contenter d’un tel mensonge pour annuler leur escapade prévue depuis des semaines, pire, elle le sent, elle le sait déjà, pour annuler leur relation, mettre un terme à leur amour? Il lui ment, elle en est sûre, sa meilleure amie l’a alertée « fais attention c’est un coureur, il te laissera comme toutes les autres », elle ne voulait pas le croire… »Nos liens sont si profonds, si uniques »…
Que va-t-elle faire? La tâche d’encre mouillée de larmes dit son impossibilité d’écrire, elle n’a plus même de jambes pour sortir du café, aller voir une amie, elle ne saurait en parler à personne, pas de voix non plus pour crier…Elle va rester là échouée et commander , recommander un autre verre, se jeter dans la Seine, c’est ce qu’elle voudrait, mais comment? à bout de dégoût, la nuit venue, titubante, se jeter du pont de l’Alma.…
S.D
Nous sommes mardi ; elle n’aime pas ce jour :
C’est le jour de Mars le Dieu de la guerre mais elle oublie vite ce détail car il lui a donné rendez-vous Place des Vosges à 11 Heures. Elle se réjouit de le retrouver après tous ces mois d’absence. Ils vont certainement déjeuner ensemble et passer un après-midi des plus agréables n’en déplaise à Mars ou Arès.
La voici apprêtée, coquette, elle a même acheté une nouvelle robe et a pensé refaire la coiffure qu’il préfère.
Elle arrive sur le lieu de rendez-vous avec10 minutes d’avance pour le voir arriver, se réjouir de l’apercevoir avant qu’il ne la voit, de savourer son allure, d’apprécier son pas, son visage, sa tenue vestimentaire.
11H30 : toujours pas là
11h45 : elle regarde son
12h15 : il ne viendra plus d’autant qu’il est toujours à l’heure.
Déconcertée, elle se rend dans le café le plus proche, commande un verre de vin et relit la dernière lettre qu’il lui a envoyée pour s’assurer qu’elle ne s’est pas trompée ni de jour ni de l’heure. Non, le rendez-vous était bien pour ce jour à 11 h.
Elle est dubitative, un peu inquiète mais se questionne surtout sur sa relation qui n’est pas encore très enracinée. Elle est très amoureuse mais ne sait pas s’il en est de même en retour. Elle reste là pensive un long moment avant de retourner chez elle. Par précaution, elle repasse par la Place des Vosges mais elle ne le voit pas. Peut-être qu’elle aura de ses nouvelles sans tarder. Il a certainement eu un empêchement de dernière minute et n’a pas pu la contacter pour remettre le rendez-vous à un autre moment. Elle doit garder confiance et espère avoir de ses nouvelles très vite. Une lettre arrive 8 jours après.
« Ma chère Constance,
Je suis parti aux Seychelles pour mon voyage de noces. Je me suis marié mardi dernier Place des Vosges et ai regretté que tu ne sois pas venue. J’espère te revoir bientôt. Je t’embrasse. Eloi.
H.L.
Berthe est modiste. Elle travaille depuis plusieurs années au Bonheur des Dames, le grand magasin du quartier, mais elle ne supporte plus de devoir obéir, mettre à l’avant les créations des autres.
Ce qu’elle voudrait, c’est avoir sa propre boutique. Elle a repéré au bout de la rue, un ancien café, juste la bonne dimension pour exposer et vendre ses créations. Même le loyer ne serait pas trop cher.
Mais voilà, il faut qu’elle fournisse au propriétaire un peu méfiant une lettre de recommandation.
C’est pourquoi elle s’est attablée dans cette brasserie, essayant d’écrire une lettre expliquant sa situation et demandant à Monsieur Jules, le maire du village où elle a grandi, de lui adresser une sorte de certificat de bonne conduite. Elle a déjà froissé ou raturé plusieurs feuilles sans parvenir au résultat souhaité. Il n’y a qu’à regarder la feuille devant elle, plein de tâches d’encre, inutilisable. Le menton posé dans la main, elle réfléchit tout en observant les clients autour d’elle. Elle n’a jamais été très douée pour écrire. Avec une aiguille et du tissu, elle fait des prodiges. Pas avec du papier et de l’encre.
Elle est une habituée des lieux ; presque chaque semaine, elle vient y prendre un verre en sortant du travail, seule ou avec ses collègues.
Derrière elle, sans qu’elle s’en rende compte, un monsieur, chapeau sur la tête l’observe dans un miroir et s’interroge. Lui aussi vient ici régulièrement dans ce lieu proche de la banque où il travaille et a déjà remarqué cette jeune femme élégante, toujours vêtue de noir. Elle l’intimide un peu mais ce soir, elle semble vainement chercher une solution à un problème. Il hésite et soudain se lève. Il interroge le serveur qui passe près de lui et en apprend ainsi un peu plus sur cette charmante dame. Il apprend par Albert quelques bribes d’information. Berthe converse quelquefois avec ses amies et il a entendu une partie des propos parlant d’un projet de boutique. Est-ce à ce sujet qu’elle s’inquiète ? Charles est généralement timide mais il pressent que sa vie peut changer s’il adresse la parole à cette jeune damoiselle. Évidemment, ses cheveux commencent à grisonner mais peut-être son âge mûr jouera-t-il à son avantage. Il fait quelques pas hésitants puis se dirige vers elle d’un pas ferme.
Ddou
C’était une journée maussade. Il faut dire que mon cœur n’était pas à la fête. Je portais le deuil depuis désormais une semaine. Mon unique robe noire ne m’avait pas quitté depuis que l’on m’avait annoncé la mort de ma mère. Sa mort ne fut pas vraiment une surprise car elle était malade. Toutefois même si le docteur m’avait prévenu que sa fin était proche, lorsqu’elle rendit son dernier souffle, cela brisa le cœur malgré tout. Mère reposait déjà au cimetière désormais, monsieur le curé avait donné une bénédiction simple en toute intimité. Il faut dire que Mère n’était pas issue d’une grande fratrie. Elle n’avait qu’une sœur aînée, tante Eugénie, qui malheureusement ne parlait plus à Mère depuis une trentaine d’années. Je ne l’avais donc jamais vu en vrai, uniquement en photographie. Il était important pour moi de remédier à ça. En rangeant les affaires de Mère, j’avais trouvé il y a quelques jours l’adresse postale de ma tante Eugénie. Aussi, si je souhaitais la voir, il fallait que je fasse le premier pas. Il était temps pour moi de démarrer une nouvelle correspondance. Rester dans la maison où je vivais avec Mère à cet instant était trop pénible. Je n’avais pas encore fait enlever toutes ses affaires. J’avais besoin d’un endroit neutre, afin de ne pas être en pleures et de ne pas tacher ma feuille de papier à lettre. Je suis donc allée au café du centre ville. J’avais l’habitude de temps en temps de m’y poser avec un livre pour y boire une boisson chaude. Quand je suis arrivée, il n’y avait pas beaucoup de monde. A l’ entrée, non loin de la baie vitrée je remarquais un gentleman distingué avec un chapeau haut de forme noir. Grande mode du temps présent. J’ai donc décidé de marcher un peu plus loin pour m’installer dos à cet homme sur une banquette en cuir. Aussitôt le serveur me demanda ce que je souhaitais. Je lui commandais pour une fois un verre de vin rouge. J’avais besoin d’un petit remontant pour faire passer mes humeurs maussades.
Il m’apporta mon verre et continua son chemin vers l’homme au chapeau. Je sortis mon papier à lettre, mon encrier et ma plume. J’avais prévu tout le nécessaire pour rédiger ma missive. J’étais angoissée, tremblante de la main. A tel point que cela me fit renverser de l’encre et tâcher ma feuille de papier. Déçue et contrariée, je me posais quelques instants pour réfléchir, pensive, et préoccupée. J’étais songeuse. Avais je raison de vouloir lui écrire ? Ma tante accepterais tel mon courrier ? Puis je repensai à Mère et au regret qu’elle a dû ressentir durant ses derniers instants parmi nous. Je repris donc une feuille vierge et commençai à écrire :
Chère Tante Eugénie,
Je sais que nous ne nous connaissons pas, mais il me semble que vous êtes au courant de mon existence. Je suis Adélaïde, votre nièce et fille de votre sœur. C’est malheureusement avec une énorme tristesse que je vous annonce que Mère, votre sœur a trépassé. Je ne sais quelle querelle a causé cette séparation entre vous. Mais je n’ai plus personne, plus aucune famille à part vous. Aussi, si vous le voulez bien j’aimerais vous rencontrer. Ainsi je vous propose de venir à votre rencontre. Toutefois si vous êtes en capacité de vous déplacer, je serais ravie de vous inviter à la maison. J’ai plusieurs affaires qui appartenaient à Mère, qui je suis sûre vous parleront d’avantage qu’à moi.
Je vous joints mes coordonnées si vous souhaitez répondre à ma demande. J’espère sincèrement que vous le ferez.
Dans l’attente de votre retour, je vous souhaite une bonne journée.
Bien à vous. En espérant que ma témérité ne vous effraie pas.
Adélaïde.
Je reposais ma plume sur la table. J’étais à la fois stressée et satisfaite. Désormais mon destin était entre mes mains et celle du service postal. J’espérais sincèrement que ma correspondance arriverait à sa destination, car cette lettre pourrait changer ma vie à jamais.
L.N.
Avant : Jeanne avait tout juste 19 ans. Mario lui avait donné rendez-vous dans ce café après un cours, un après-midi d’hiver. Ils étudiaient les Beaux-Arts tous les deux : elle dans une classe de filles, lui dans une classe de garçons. Ils s’étaient croisés dans les couloirs de l’école. Le temps s’était comme arrêté. Leurs regards s’étaient perdus l’un dans l’autre, c’était comme un instant suspendu. Quelques jours après, dans ce même couloir, Mario lui avait effleuré la main, lui glissant un bout de papier plié dans la main, discrètement. « Rendez-vous au Café de Paris, 18 heures, si le cœur vous en dit. Mario ». C’était la première fois que le cœur de Jeanne battait pour un garçon. Elle s’est bien sûr rendue au rendez-vous du jeune garçon. Il l’attendait. Elle s’est assise face à lui et la magie a opéré comme au premier jour. Ils ont entendu leur voix. Se sont raconté leur vie. Quels enfants ils étaient. Comment étaient leurs parents, leurs frères et sœurs. Ce qu’ils aimaient et aimaient moins. Leur parcours au Beaux-Arts, ce qu’ils aimeraient faire dans la vie après. Leur désir d’avoir des enfants, un jour. Puis Mario et Jeanne se sont quittés, en se promettant de se retrouver dans ce même café le lendemain. Leurs visages se sont effleurés lors d’une bise discrète, qui aurait voulu être plus démonstrative. Ils sont partis l’un et l’autre dans une direction opposée, sans cesser de se retourner, jusqu’à disparaître.
Après : Sur cette photo, j’avais 19 ans. Elle a été prise sans que je m’en rende compte, à un moment de ma vie dont je me rappellerai encore longtemps. C’était le lendemain de mon rendez-vous avec Mario, au Café de Paris. J’étais venue, honorant la promesse que l’on s’était faite. Il n’est jamais venu à notre rendez-vous. N’est plus venu aux Beaux-Arts non plus. Je supposais au départ qu’il avait eu un empêchement et que cela l’avait beaucoup attristé, c’est pourquoi je suis revenue à la même heure, les jours suivants. J’ai fait cela pendant un mois, deux mois, un an. Puis j’ai abandonné. Je savais qu’il ne viendrait plus, mais je n’ai jamais su pourquoi. Je m’imaginais que dès qu’il pourrait se libérer, il viendrait me retrouver dans ce café, le seul lieu où l’on ait existé ensemble, durant des heures. Mon vœu ne s’est jamais exaucé. Pourquoi ? J’ai imaginé toutes les réponses possibles. Il s’était fait agresser le soir où nous nous étions quittés. Ses parents l’avaient empêché de me revoir. Il avait dû quitter la France précipitamment. Il avait rencontré une fille plus belle, plus intelligente que moi, et n’a jamais osé me le dire. Il était peut-être mort… Je n’ai jamais rien su. Ce que j’ai toujours su cependant, c’est qu’il était l’amour de ma vie. Je n’ai jamais été aussi vivante que lors de ces quelques heures passées en sa compagnie. J’en suis encore convaincue aujourd’hui, même si j’ai eu une vie épanouie auprès des miens.
Ce polaroïd a été pris par un photographe amateur, ébloui par la mélancolie et la tristesse que mon visage dégageait ce jour-là. Cela fait six décennies que je conserve cette photographie précieusement dans mes papiers. Malgré le souvenir douloureux que celle-ci représente, elle confirme que mon cœur a battu pour la première fois à 19 ans, et que c’était magique.
L.D.

