Témoignage 6
Jean, le plus grand frère

Petite Soeur,
Pardonne-moi de ne pas t’avoir répondu plus tôt, mon entreprise de cartonnage me prend énormément, et, je peux te le dire, j’ai été très remué par tes questions sur Madeleine…
Tu sais, jusqu’à la maladie de maman et la décision de tante Léonie de la prendre avec elle à Bourganeuf, on était très proches, Madeleine et moi. J’étais timide et sérieux, je suis d’ailleurs resté plutôt « taiseux » comme me l’a reproché Violette, mon ex femme…On était trop différents, elle et moi, elle a attendu que Fabien et Mireille aient fini leurs études, pour vider sur moi un énorme sac de reproches et me quitter…
Mais avec Madeleine, on se comprenait d’un regard, d’un geste, on partageait le même amour de la nature, la même curiosité, le même goût de la découverte…Je me souviens des heures que l’on passait ensemble à pêcher le vairon dans le ruisseau près de la maison, sous le pont de bois. Tu n’étais pas encore née…Jamais je n’aurais pensé qu’elle allait rester si longtemps chez tante Léonie, ni qu’elle l’emploierait dans sa mercerie en lui faisant vivre l’enfer tellement elle la harcelait et lui interdisait tout ce qu’elle désirait …
Je me sens encore lâche, elle me manquait, j’aurais voulu aller la voir et rentrer avec elle, mais les parents ne semblaient pas le vouloir, ils n’en parlaient jamais, tout ce qu’on savait c’est qu’elle se conduisait mal, qu’il fallait qu’elle travaille… Le jour où elle a plaqué tante Léonie et où elle est revenue, elle n’était plus la même, je n’ai plus senti la connivence d’autrefois. Elle semblait révoltée, elle était belle et avide de liberté, moi je me sentais mal dans ma peau, j’étais boutonneux, trop sérieux, incapable de lui parler, de la retrouver…C’est avec Julien qu’elle a finalement eu le plus d’échanges, lui, avec son humour il la faisait beaucoup rire…Le jour où elle est sortie avec Jacques, accompagnée de Julien, j’étais à un camp de scouts…Bref, il s’est passé bien des choses dont je n’ai rien su… En fait, beaucoup de choses se sont éclairées il y a peu. Je te raconterai.
A l’époque, je faisais tout pour travailler bien au collège puis après au lycée, mais au fond de moi j’éprouvais un grand vide, j’avais perdu confiance en elle, et confiance en moi. Quand, il y a cinq ans, Julien m’a avoué l’avoir revue lors d’un voyage en Ethiopie, devenue ethnologue, c’était juste après mon divorce, je me suis senti doublement cassé….
Tu vois, tu me demandes qui est cette sœur dont on ne t’a jamais parlé, je crois, après tout le travail qu’il m’a fallu faire pour sortir de la dépression, qu’elle est au centre de tout ce qui m’a dépossédé de moi-même, sans en être la cause..Je ne sais comment te dire…C’est fou le poids que représente l’attitude des parents à son égard. Elle me fascinait par sa vivacité, ils semblaient s’en méfier.Si elle était restée avec nous je suis sûr que j’aurais su grandir et devenir fort comme elle.
Mais il ne m’est pas facile de te dévoiler mes propres fragilités, notre famille est un drôle de milieu où j’ai l’impression qu’on a grandi assez séparés les uns des autres tout en étant côte à côte, en manque de communication vraie…Peut-être, toi qui es la dernière, tu as eu plus de chance, tu es arrivée à un moment où les parents étaient un peu plus détendus et apaisés, les questions que tu te poses ne sont que des questions, pour moi ce sont des pelotes de non-dits et de sentiments informulés qui m’ont longtemps étouffé.
Mais ma lettre devient trop longue, le mieux serait que tu viennes à Angoulême un soir de ces prochaines vacances, on parlera, tu verras je me débrouille assez bien en cuisine, je te ferai mes gambas aux poivrons façon basque… J’ai décidé de prendre le temps maintenant, je serai si heureux de parler avec toi et de t’écouter me parler aussi de toi. Appelle-moi ou fais moi un texto pour me dire quand tu peux venir.
Je t’embrasse,
Jean
Réponse d’Annette à Jean le 9 février à 20h30
« Coucou Jean, merci pour ta lettre, je suis heureuse que tu me parles un peu de toi, t’inquiète pas, des fragilités j’en ai aussi pas mal…Ce sera chouette de se voir, il faut mettre fin à cette chape de silence qui nous a empêché de bien grandir ensemble. Ils ont pas fait fort nos parents ! Suis en vacances demain, je peux te rejoindre samedi soir vers 19h. Pourras-tu m’héberger une nuit ?, Je partirai le lendemain matin rejoindre des amis à Noirmoutiers. Que veux-tu que j’apporte ? un bon vin ? »
Jean, par retour du courrier : « Parfait soeurette, je t’attends pour dîner samedi soir, n’apporte que toi ! »
L’arrivée de sa dernière sœur, tellement plus jeune qu’elle est pour lui aussi peu connue qu’ une cousine, met Jean en émoi. On est mercredi, il commence à faire dans sa tête la liste de tout ce qu’il doit préparer pour sa venue ! Ménage, courses, le lit de la chambre d’amis, où a-t-il rangé les jolis draps offerts par Mireille ?…Heureusement, il quitte assez tôt l’entreprise pour pouvoir s’avancer un peu tous les soirs…
Le grand jour arrive, tout est prêt, il ne restera que les gambas à poéler et flamber au dernier moment,la basquaise a l’air fondante et continue de mijoter…On klaxonne devant la longère où il habite dans la campagne des deux Sèvres, près de Germond Rouvre. Annette sort, splendide, tenant un beau chat noir et un gros sac, il lui ouvre et les voilà entrant dans un salon tout simple mais chaleureux, avec sa vieille maie recouverte d’anciens outils et de poteries régionales, un beau bouquet sec et au mur de belles planches de botanique. La pièce est accueillante salon et séjour d’un seul tenant, pierres et charpente sont apparentes, rideaux épais bleu-vert de gris indéfinissable, la table est mise au fond, jolie nappe crème…Annette se pose, le chat Mouchi n’a rien à craindre, Jean n’a ni chien ni chat….Elle va chercher la caisse de son « gros bébé à poil » l’installe dans un coin, près de l’entrée, et se sent bien.
« Ah, que c’est bon Jean, ça fait une paille qu’on ne s’est vus…Je crois que la dernière fois c’était pour l’enterrement de grand-tante Marguerite, et on ne s’était pas dit grand chose…Ca fait déjà six ans je crois que tu n’avais pas encore acheté cette maison, tu étais en plein divorce… »
Jean : « Je te sers quoi comme apéritif ? Vin de noix, un kir cassis ou un Chardonnay avec lequel on pourrait continuer pour dîner ? »
Annette, « le plus simple, le Chardonnay, j’aime beaucoup »
Annette est resplendissante et Jean semble très heureux qu’elle ait accepté de venir…Dans cette étrange famille, les rencontres entre frères et sœurs ne sont pas chose fréquente, chacune et chacun a fait sa vie loin de la maison parentale, contre la proximité de l’enfance, mettant toute son énergie à lui tourner le dos…
Ils grignotent quelques pistaches et des olives vertes aux anchois, et parlent de leur travail, Jean veut mieux comprendre où en est Annette dans son ascension professionnelle entre concours et nouveau poste…Très discret sur sa vie privée, comme sur la marche de son entreprise, Jean enrobe sa situation du manteau de sa solitude harmonieuse et bien rodée…Il a l’air détendu…
« Si on passait à table ? Tu vas voir, je me suis surpassé !!! »
Jean revient de la cuisine avec deux assiettes remplies de mise-en bouche feuilletées accompagnées de salade verte et de verrines qu’il avoue avoir achetées toutes faites…

