feuilleton 2020- 2021, un secret de famille, témoignage 5

Témoignage 5

L’ Oncle Paul





Paul et Annette sur le seuil de la porte

« Ah ! Bonjour Annette. Tu es déjà là et tu as apporté la photo. »

Paul entre dans la pièce qui lui sert de salon et tous deux s’assoient

Paul fronce les sourcils en regardant l’image ; il hésite puis commence à raconter. 

« La famille est au grand complet et ce sera la dernière fois. Je ne me souviens plus très bien à quelle occasion elle a été prise. Il me semble que c’est le Grand-Père Marcellin qui avait demandé au photographe de Saint Paul de venir photographier la famille. Eh ! bien je ne suis pas gâté par la nature là-dessus : des oreilles en chou-fleur, une coupe au bol et un air niais et empoté.

Si je suis aussi peu à mon avantage, c‘est que je ne voulais pas y être sur cette photo et je le fais bien voir. Je n’avais pas d’habits corrects. Adèle et ma mère avait donc fouillé dans les armoires et trouvé un veston aux manches trop courtes que j’ai dû revêtir bon gré mal gré. Les enfants ne discutaient pas les ordres des parents à l’époque. Mais si j’ai bien compris ce que tu m’as dit l’autre soir, au téléphone, ce n’est pas de moi dont tu souhaites que je te parle.

Justement, à propos de parler, Elle, toute la famille n’en parle qu’ainsi quand on en parle, à voix basse et très rarement. Les parents n’ont plus voulu entendre son nom après l’épisode Françoise. Le Grand-Père Marcellin avait beaucoup d’affection pour elle et aussi pour son amie. Grâce à elles, il avait découvert sur le tard le bonheur de la lecture mais n’avait pas eu le courage de l’avouer au reste de la famille. Il lisait en cachette quand il le pouvait. C’était leur secret. Si Beauvoir était trop féministe et trop intellectuelle pour lui, il avait découvert avec Saint-Exupéry un horizon viril et merveilleux.

Il a toujours protégé Madeleine et lui accordait plus d’attention qu’aux autres, comme pour combler l’indifférence de sa mère à l’égard de la fillette. Ma sœur Yvonne a toujours été plus maternelle à l’égard de ses autres enfants. Je ne sais pas pourquoi.

Le papé est toujours resté en contact avec Françoise qui lui donne des nouvelles de Madeleine de façon assez régulière.

Madeleine : j’ai du mal à prononcer son prénom. Il me semble qu’il ne lui correspond pas. Il évoque une friandise, quelque chose de doux et sucré ce qu’elle n’était vraiment pas.

Il a été banni du vocabulaire de la maison et personne n’y a dérogé.

Je n’ai jamais été très proche d’elle. Nous avions une grande différence d’âge. Les filles restaient entre elles et Madeleine était sauvage et parlait peu comme si elle avait voulu occuper le moins de place possible mais elle avait une volonté de fer et lorsqu’elle voulait quelque chose, il était rare qu’elle ne l’obtienne pas. Lorsque j’ai commencé à prendre les rênes de la ferme selon le souhait des parents, je n’ai plus eu le temps de me préoccuper de la tribu. Il y a eu la grande révolution du remembrement. Il a fallu arracher les haies et les arbres pour faire des grandes parcelles. Le Crédit Agricole nous proposait de faire un crédit pour acheter un tracteur et d’autres matériels. J’ai d’ailleurs aménagé une petite maison un peu à l’écart et je les voyais moins souvent. Puis je me suis marié et j’avais bien assez à faire avec mes propres soucis.

Il soupire. C’est loin, tout ça mais je me souviens qu’après son deuxième départ, la pauvre fille s’est retrouvée à Paris presque sans un sou. Seul, le grand-père Marcellin lui a glissé un petit pécule en cachette pour l’aider à se loger. Elle lui écrivait souvent. Voici le résumé de ce qu’il m’a raconté.

Assez vite, elle est parvenue à se faire engager comme bonne chez une famille bourgeoise que connaissaient les parents de Françoise. Ils acceptèrent de la loger dans une mansarde glaciale.

Ce qu’elle appréciait c’était de profiter de sa liberté, de sortir, sortir, danser, flâner dans les librairies, écouter de la musique à Saint-Germain où l’entrainait Françoise. Mais elle étouffait dans cette vie monotone, commença à fréquenter des gens pas très recommandables, à boire et perdit son travail. Elle erra de chambre meublée en garni. Je crois même qu’elle a fait un petit séjour en prison pour avoir volé de la nourriture. Peu après, elle a fait la connaissance d’un bougnat qui a eu pitié d’elle. Elle venait régulièrement prendre un café chez lui. Ils discutaient beaucoup quand il finit par gagner sa confiance. Il la prit sous son aile. En échange de son travail, il lui paya des cours du soir et lui offrit de l’héberger dans une minuscule chambre au-dessus du bistrot. Elle s’adapta très bien à ce nouveau rythme et devint vite indispensable à l’établissement. Elle était sérieuse et travailleuse même si les habitués savaient que son sourire était rare et qu’il ne fallait pas la chercher sous peine de se faire rembarrer vertement. Les horizons lointains l’attiraient. Elle trouva une association humanitaire qui cherchait quelqu’un pour un séjour au Caire de quelques semaines, en

été. Il s’agissait de s’occuper de chiffonniers et d’enfants orphelins. Elle s’engagea à fond dans cette cause mais fut déçue par le manque de reconnaissance du dur travail effectué là-bas.

Après son retour à Paris, elle décida de reprendre des études pour avoir un métier qui lui permette enfin de travailler au loin selon ses envies. Elle choisit l’ethnologie. Depuis la fin de ses études, elle vit en Ethiopie où elle étudie je ne sais quel peuple sauvage.

Grand-Père est parfois un peu éteint mais il n’a pas perdu la tête et pourra sans doute te fournir plus de détails. Peut-être pourrais-tu prendre contact directement avec Françoise par son intermédiaire. Elle serait à même de répondre à tes interrogations.

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