Des lieux qui « parlent »
C’est un lieu très particulier (imaginaire) qui serait le théâtre d’aventures héroïques ou légendaires (imaginaires aussi) et le lieu s’y prête.Décrivez-le sous tous ses aspects, nommez le (en expliquant les toponymes) avant d’évoquer le héros qui s’y attache intimement et d’esquisser ses aventures
(inspiré du Nouveau Magasin d’écriture de Hubert Haddad)
C’était un petit jardin
Qui sentait bon le Métropolitain
Qui sentait bon le bassin parisien
C’était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin
Avec deux arbres, un pommier et un sapin
Au fond d’une cour à la Chaussée-d’Antin
Mais un jour près du jardin
Passa un homme qui au revers de son veston
Portait une fleur de béton
Dans le jardin une voix chanta
De grâce, de grâce, monsieur le promoteur,
De grâce, de grâce, préservez cette grâce
De grâce, de grâce, monsieur le promoteur
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C’était un petit jardin à la Chaussée d’Antin. D’abord marécage, la rue fut rehaussée au début du XVIII et devint la Chaussée d’Antin. Il en vit passer de beaux damoiseaux et de gentes dames car il se situait à proximité de l’hôtel d’Antin où menait grand train le petit – fils de Madame de Montespan, Louis Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin. La Chaussée d’Antin avait des prétentions à l’aristocratie et citait les deux ambassadeurs de Naples et de Belgique qui avaient élu domicile dans ses hôtels.
C’est ainsi qu’en 1825 le musicien Jakob Liebmann Meyer Beer s’installa dans la maison jouxtant le petit jardin qui était proche de l’Opéra ce qui était pratique pour les répétitions et pour rencontrer ses amis musiciens comme Scribe, Berlioz ou Rossini. Sa première œuvre commune avec Scribe, Robert le Diable, fut créée à l’Opéra le 21 novembre 1831 où il est l’« un des plus grands triomphes de tous les temps ». Meyerbeer devint membre étranger de l’Académie des beaux-arts de Paris et est élevé à la dignité de Chevalier de la Légion d’honneur le 19 janvier 1832. Le 17 avril 1836, la recette atteignit, pour la première fois de l’histoire de l’Opéra de Paris, le montant record de 11 300 francs.
Il fonda une famille. Il alla de succès en succès jusqu’en 1841 et voyagea beaucoup jusqu’à Londres et en Italie. Pendant de nombreuses années, le jardinier veilla sur les fleurs puis le compositeur se désintéressa peu à peu de son petit jardin. Il ne fut plus aussi bien entretenu. La table et les chaises rouillèrent. Un promoteur qui passait par là en profita. Le jardinier eut beau le supplier :
De grâce, de grâce, monsieur le promoteur,
De grâce, de grâce, préservez cette grâce
Il ne fut pas entendu. L’appât du gain était trop fort. Une nouvelle construction détruisit le petit jardin.
Aujourd’hui, le nom de Mayerbeer n’est plus associé qu’à un immense parking nommé Q park Mayerbeer Opéra. Il est bien loin le petit jardin. En souvenir du musicien qui vécut à proximité ?
D.Dou
La Nine
J’avais posé ma mélancolie blasée dans un des rares petits hôtels qui subsistent dans la haute Lande.Je passais mes journées à la terrasse du café à observer le manège des habitués. A peine si j’échangeais quelques mots. Je ne sentais aucune hostilité. On ne posait pas de question et ça m’allait… jusqu’à ce samedi où la patronne vint se planter devant moi, péremptoire :
« Toi, mon pitchoun, ça va pas. Demain je t’amène à la fontaine des esbarrits. Lever à six heures. Mon mari nous laissera à la palombière qu’il prépare pour la saison »
Ça me laissa sans voix. Je n’avais pas l’habitude qu’on me bouscule ni qu’on parle de façon comminatoire et je ne comprenais rien à son discours. Elle ajouta :
« C’est une fontaine miraculeuse qui redonne sourire et élan aux gens comme toi, les égarés. On y vient de loin »
… et elle tourna les talons, emportant ma tasse à café vide.
Ce genre de sornettes a tout pour m’énerver, pourtant, le lendemain matin, j’attendais à l’heure dite.
Dans la voiture, personne ne parlait. On s’enfonçait dans la forêt qui émergeait doucement du brouillard , et ce, pendant plusieurs kilomètres. Une vague angoisse me gagna : jamais je ne pourrais me retrouver dans un tel labyrinthe où tout les pins se ressemblent. Je ne connaissais pas ces gens…ils pouvaient me faire disparaître sans laisser de trace.
– Réveille-toi pitchoun, on est aux Artigaous, C’est le moment de nous dégourdir les jambes »
– Les Artigaous ?
– La palombière. Les Artigaus désignent une terre défrichée… Il n’y a pas toujours eu des pins par ici. Allez, on y va.
La patronne était alerte et j’avais du mal à la suivre sur le chemin sablonneux bien tracé . La forêt commença à s’éclaircir alors que nous nous approchions de lignes de vieilles dunes. Elle laissait la place à de vastes étendues de molinies bordées de bouquets de bouleaux ou de vergnes. C’étaient, m’expliqua la patronne, des marécages pleins de sables mouvants . Mon angoisse monta d’un cran. « C’est que, ajouta-t-elle, les ruisseaux n’arrivent pas à franchir les dunes par ici , alors ils s’étalent en vastes zones stagnantes. On est au le brau de la Nine, on approche.» On a marché encore au moins un quart d’heure, passé la lette de la Nine entre deux dunes, une lagune temporaire. La rumeur de l’océan nous parvenait, de très loin, mêlée à la stridulation continue des cigales. C ‘était beau mais farouche.
Enfin, le chemin déboucha de façon inattendue sur une grande prairie couronnée de trois grands chênes majestueux. Le plus gros était enguirlandé de bouts de tissus plus ou moins délavés comme j’en avais déjà vus en photo près des sources soit-disant miraculeuses. A son pied, dans une cavité de garluche noirâtre , un filet d’eau rougeâtre sourdait.
« Tu vas pouvoir reprendre ton souffle… On y est. Ici, c’est Negueroge. Maintenant tu fais exactement ce que je dis ». J’ai dû me passer de l’eau glacée sur le visage, les cheveux et la nuque avant de boire dans le creux de mes mains en pensant à tout ce que je souhaitais expulser. Je ne m’en sentis ni mieux ni plus mal mais je n’en dis rien.
Sur le chemin du retour qui me sembla bien plus court , je fis remarquer à la patronne , qu’au moins le nom de negueroge était plus évident que celui des autre lieux qu’elle avait nommés jusque là: le noir était celui de la pierre et le rouge celui de l’eau ferrugineuse…
« tu n’as pas tort , Petit, mais tu n’as peut-être pas raison », répondit-elle, sibylline sans plus de détail.
Le lendemain me trouva plein de courbatures et de questions dont j’abreuvais la patronne à l’heure du premier café.
« Mais il parle ! » s’esclaffa-t-elle avant de me recommander , pour en savoir plus, d’aller rendre visite à madame Dourthe, la vieille institutrice, à la maison de retraite.
Je détestais les vieux et les maisons de retraite, mais je m’y rendis, non sans rechigner.
Madame Dourthe était très petite, très maigre, pliée en deux, sans âge. Mais en découvrant son regard, pétillant, chaleureux, je tombai sous le charme d’une grand mère que j’aurais aimé avoir. Intimidé , comme un jeune écolier, je lui donnais en détail les motifs de ma visite.
Si j’avais du temps, il fallait aller s’asseoir sous l’arbre à côté du Jan du Bosc ; il en savait plus long qu’elle… et voici, en grandes lignes, ce qu’ils m’ont raconté.
La patronne m’avait amené sur le Territoire de la Nine comme l’indiquaient les noms des lieux . La Nine, c’était une enfant trouvée, un bébé déposé dans une touffe de bruyère au milieu de la Lande que l’œil aiguisé du berger lo Peyre des Artigaus avait déniché. Sans hésitation, il avait ramené la fillette à la borde qu’il partageait avec Jan du buch , l’Albin et les brebis qu’ils gardaient pour les grands propriétaires des environs. Les trois hommes en prirent soin comme on élève un agneau rejeté par la mère. Ils l’appelèrent La Nine.
Tout se sait dans la Lande, malgré l’isolement et les distances. Quelques mois plus tard, le curé se présenta avec deux bonnes âmes de la paroisse pour récupérer l’enfant qu’on ne pouvait laisser entre les mains de sauvages sans foi ni loi . Lo Peyre chassa la délégation sans ménagement. Pleine de frayeur, elle leur abandonna l’enfant.
Ils l’ élevèrent avec une affection farouche, lui apprirent à soigner les bêtes mais lui laissèrent aussi toute liberté pour explorer leur territoire. Une chienne , née le jour de sa découverte, qui la suivait partout , la protégerait de tous les dangers et la ramènerait toujours au bercail.
Au cours de ses pérégrinations, la Nine avait fait connaissance de la Marthe des Aresteilles. Aussi mal vue du village que les bergers, elle passait pour sorcière. Elle vivait à l’écart dans une ferme minuscule dont les pans de toits touchaient presque le sol. Sous l’estantade, l’auvent, pendaient des bouquets de plantes séchées aux pouvoirs médicinaux dont la Marthe connaissait les secrets. La fillette écoutait avidement les mille histoires de Marthe et apprenait l’identification des plantes et leur usage. C’était une éponge : elle retenait tout.
Poussée au grand air, la fillette avait une peau de brugnon et sa tête était couronnée d’une toison flamboyante qui lui valurent le surnom péjoratif de Negueroge car on lui avait vite attribué, sans la connaître les vices supposés de ses fréquentations. Cela n’empêchait pas la Nine d’être épanouie et insouciante.
Tout bascula un soir de tempête. La Nine, qui devait avoir 12 ou 13 ans , observait, fascinée, du haut de la dune, les vagues gigantesques lorsqu’un bateau vint se fracasser sur la plage. Elle courut prévenir Lo Peyre, mais le temps qu’ils reviennent , un attroupement s’était formé autour de l’épave et un dépeçage méthodique avait commencé. « Reste à l’écart, Pitchoune… »lui avait intimé son père. Pourtant, lorsque quelques jours plus tard elle aperçut le corps d’un homme dans les sables mouvants de la lette, elle se sentit coupable.
Elle se donna l’obligation de sauver les quelques naufragés survivants des prochains échouages. Souvent quand ils atteignaient le sommet de la dune ils apercevaient au loin la silhouette d’un hameau qu’ils perdaient de vue en arrivant au pied de la butte. Le paysage était traître. Entrer en contact n’était pas évident : son allure, son parler brusque, uniquement en patois, effrayaient, déclenchaient parfois de l’hostilité. La chienne qui souvent débusquait la première les rescapés lui apportait une assistance indéfectible, avec autorité mais sans brutalité . Une fois convaincus qu’il n’y avait pas d’alternative, les rescapés les suivaient dans le lacis des marécages . Elle faisait halte chez elle, à la fontaine des esbarrits pour qu’ils se désaltèrent et se reposent quelques instants. Elle soignait les plaies grâce aux enseignements de Marthe. Elle leur offrait ce qu’elle avait, un peu de greuilh et un quignon de pain, avant de reprendre le chemin . Elle les laissait, sans demander son reste, à l’entrée du village.
Dans le pays , une image d’héroïne désintéressée combattait celle de la sorcière… mais le désintéressement restait suspect. Son plus grand exploit fut de ramener, une nuit , un groupe de 68 naufragés qu’elle installa dans l’église pour les mettre à l’abri. Imaginez la réaction du curé et de ses ouailles en arrivant pour la messe de six heures.
Même lorsque les bergers partirent vers des pâturages plus verdoyants elle resta à la borde avec quelques bêtes soustraites aux propriétaires pour poursuivre sa mission. Sa popularité s’amplifia. On brodait d’autant plus largement qu’on ne la fréquentait pas. A peine connaissait-on la silhouette fil de fer de La Negueroge.
Un jour on réalisa qu’elle avait disparu. Certains racontèrent qu’elle avait suivi un beau naufragé, d’autres que les chasseurs l’avaient tuée , par mégarde , et qu’ils avaient fait disparaître son corps . On n’a jamais réellement cherché la vérité mais un mythe s’est construit autour de La Nine .On a attribué à la fontaine de Negueroge la faculté de soigner les égarés de toutes sortes. J’en avais fait l’expérience.
D.Dor

