chapitre E une journée de Jeff Blanchard

Sept heures moins le quart, la sonnerie stridente du réveil de Ludovic parvient jusqu’à Jeff et Thomas à travers le studio des quatre Polonais quasiment invisibles. Il leur reste un quart d’heure à profiter de la chaleur du lit, les yeux mis clos errant des tableaux colorés , aux branches du vieux cerisier, plus ou moins feuillu selon les saisons qui les informe du temps du jour.

Jeff a pris l’habitude de se lever en même temps que son compagnon. Il aime l’observer en silence dans ses préparatifs avant son départ pour attraper le train de 8H 01… Ensuite il se représente son passage accompagné d’un grand salut chaleureux à la gardienne qui l’apostrophe déjà d’ « un Monsieur Pontis, je vous rap… » pour lui reprocher sa fâcheuse habitude de monter son vélo à l’étage. Vélo qu’il reprendra à la gare de Brive pour arriver à temps à la librairie qui l’emploie… et avec un peu de chance, assez d’avance pour prendre un café au bar du coin de la rue.

Maintenant, l’appartement est à lui. Méticuleux à l’excès, maniaque dirait Thomas, Jeff range, nettoie le deux pièces , redonne leur forme aux cousins chamarrés qui égaient un intérieur blanc presqu’austère, calé sur le rythme de la gardienne qui procède au même rituel à l’étage en dessous.

Vient le moment d’allumer l’ordinateur, calé dans le coin le plus obscur du séjour, au creux de la bibliothèque, devant lequel il va passer l’essentiel de la matinée. Après avoir rapidement relevé son courrier et pris le pouls du monde, il entre dans son travail de mise à jour de cartes IGN au 1/25 000. Une passion jamais assouvie. Ce n’est pas seulement une activité d’infographie spécifique, c’est un voyage immobile dans des paysages qui se déploient et livrent leur intimité. Il en note des fragments dans un carnet qu’il n’a jamais montré à Thomas. Ni les trémolos de La Camillera, comme ils ont affectueusement surnommée leur voisine, la diva du répertoire des chants révolutionnaires, ni les vitupérations de Lulu, à l’étage au dessus, ne parviennent à la perturber dans cette plage de quatre à cinq heures, sous l’œil entrouvert de Poum, le gros chat gris lové au coin du clavier.

Lorsqu’il émerge, il fait le tour du frigo avant de sortir à son tour sa bicyclette pour un tour de ville quel que soit le temps. Chaque jour il invente une variante à son itinéraire vers le centre ville. Depuis deux ans qu’ils se sont installés dans la résidence Au long cours, il arrive encore à se perdre un instant dans le dédale des ruelle. Ce faisant, il échafaude des projets, calcule quelle surprise il va ménager à Thomas qui déteste le quotidien. Après les emplettes du jour, le retour est plus direct, et souvent l’humeur de Jeff a changé. Il est rongé par la jalousie et ne peut s’empêcher d’imaginer qu’un client va déclencher une vague de désir aussi forte que celle qui l’avait submergé quand il était entré dans la librairie, la première fois. Il bâtit des scénarios, imagine le pire…mais se garde bien de révéler sa possessivité à Thomas, de crainte de le faire fuir.

Alors, dés qu’il a rangé ses courses, Jeff grimpe à l’étage au dessus et sonne chez La Camillera. Rosa est seule à ce moment là car son mari se précipite à la pétanque dès le repas avalé pour fuir son épouse volubile. Leur amitié s’est nouée spontanément en quelques rencontres au vide-ordure. A Rosa, Jeff confie tous ses tourments et ses bonheurs. Elle l’écoute, lui offre un café, parle elle aussi, de l’histoire du départ précipité d’Italie de sa famille sous Mussolini, de la dureté de la vie dans les premières années d’émigration, de ses engagements, ses espoirs et ses chagrins. Rasséréné, il redescend, généralement à l’heure ou Madame Médéric, la Bourgeoise de la Terrasse sort prendre le thé à la Grande maison, chez madame de La Tour. Elle lui lance des regards offusqués et il la soupçonne d’être à l’origine des bruits qui courent sur sa liaison avec Rosa , ce dont ils s’amusent follement.

Jeff achève sa confidence à son saxophone dont il tire des harmonies déchirées avant de se remettre à l’ouvrage jusqu’au retour de Thomas qui ne rentre pas avant huit heures trente.

Leur journée commune commence alors, la vraie vie pense Jeff .

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