jeux de septembre 2019 : texte corseté 1

Jeu n°1 : texte corseté

En séances nous avons déterminé des contraintes multiples à partir de propositions diverses et d’un choix aléatoire de divers participants.

Moment : le soir du réveillon

météo : vent du sud ( celui qui rend fou, amoureux, ou poète)

lieu : la terrasse d’un café

personnage, état : SDF

situation / évènement : va participer au «  jeu »de télé réalité: « marié au premier regard »*

écrire une histoire ouverte, au présent et à la première personne (créer une ambiance en utilisant tous les éléments)

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Une nuit particulière

Des pluies de lumières dégoulinent des arbres du boulevard et baignent les passants pressés, les bras chargés de cadeaux. Je fredonne, porté par une brise légère, particulièrement douce. On pourrait se croire au printemps… pourtant c’est bien la nuit de la saint-Sylvestre, la troisième que je passe à la rue. Moi, Anton Stobovic, promis à un grand avenir, fils d’Andrej et de Milena Stobovic qui croient que leur fils est le roi du monde depuis qu’il a débarqué en France il y a cinq ans. Je ne sais pas si j’oserai leur téléphoner demain pour le nouvel an. Maman a l’oreille trop fine…

Je suis fatigué. Je me demande comment ne rien faire peut fatiguer autant. Epuisé, mais mes jambes me démangent. j’ai besoin de marcher. Il fait si doux, la vie s’écoule bon-enfant, à côté. J’aime les ponctuations de lumières colorées sur les façades sombres des immeubles, les éclats de fêtes qui s’échappent par les fenêtres. Je suis dans la rue, à ma place. Personne ne me remarque, je suis mon chemin. Depuis la Seine, je remonte vers le Nord. Rue Quinquempoix, un immeuble moderne, très étroit a poussé dans mon dernier chantier de démolition.

C’était en 2017, le 5 novembre, j’ai donné un coup de masse dans une cloison et tous les gravats me sont tombés dessus. Ma jambe et mon pied sont restés coincés. Les copains, alertés par le bruit se sont précipités, m’ont dégagé. Je pouvais bouger ma jambe mais mon pied avait doublé de volume et était barré d’une profonde entaille. Boris essayait d’étancher le sang avec un bandage de fortune quand le chef a déboulé, gueulé, renvoyé tout le monde à son poste , « Quant à toi, tu n’as plus rien à faire ici, décampe. Tu auras ton solde sur ton compte. Je n’ai pas besoin d’un éclopé. Tu n’es plus bon à rien ».

Comme j’ai pu, j’ai regagné la chambre de bonne que je partage avec Milan, mon compagnon d’exil, qui travaille le jour alors que je bosse la nuit. Lena, son amie est là. J’ai compris depuis plusieurs semaines qu’il aurait bien aimé garder l’appartement pour eux seuls, mais qu’il n’osait pas m’en parler. Le plus discrètement possible, j’ai entassé quelques affaires dans mon sac à dos rouge marqué « Stobo » au feutre noir et j’ai refermé doucement la porte sans les réveiller. Je me suis effondré sur le premier banc.Il faisait froid. La douleur m’a empêché de m’endormir, je suis reparti pour que Milan ne me trouve pas quelques heures plus tard en partant au boulot.Après je ne me souviens pas de tout… Un visage couronné de cheveux gris penché sur moi, un camion où on m’a donné un bol de soupe chaude et deux trésors, un sac de couchage et un poste de radio, pour que je trouve les places d’hébergement. Je n’ai pas très bien compris sue le moment. Et puis les pompiers, « on ne peut pas vous laisser avec un pied dans un tel état », l’hôpital. J’ai attendu accroché à mon duvet et à ma radio qu’une infirmière a eu du mal à me convaincre de ranger dans mon sac avant de me le prendre. Malgré ses mots rassurants, j’étais très inquiet et puis à nouveau je ne me souviens plus jusqu’au moment où j’ai retrouvé la rue, le pied et la jambe enturbannés de blanc, l’adresse d’un dispensaire tenu par des religieuses . «  j’espère que ça ne vous dérange  pas » avait dit l’infirmière en me tendant mon cher sac avec un sourire encourageant.. Je vérifiai le contenu de « Stobo » avant de m’enfoncer en claudiquant dans la ville..

L’engrenage a commencé, les abris à trouver pour la nuit, le sac à défendre, les combines à trouver pour manger, se laver, nettoyer les vêtements, trouver du rechange… le solde qui n’est jamais tombé, les petits boulots qui permettent à peine de survivre et acheter des piles pour la radio. Je n’ai rien de plus précieux que cette radio. Je l’écoute dès que je suis seul, c’est à dire presque tout le temps. j’écoute tout ce qui parle, quel que soit le sujet… J’aime apprendre, surtout le français . Je discute avec ma radio, me fâche et préfère parfois l’éteindre pour ne pas la réduire en miettes. Ce soir, je n’ai pas besoin de l’écouter. La rumeur de la ville et la tiédeur de l’air me suffisent.

Des notes me parviennent depuis la terrasse d’un café où des gens parlent et rient fort. Goran Brégovic…mon Pays. Je frissonne. Je m’installe à l’écart et sors mon harmonica. Je l’accompagne en sourdine, dans ma bulle de souvenirs

– «  Eh, Stobo, tiens ça !

Je me recroqueville, prêt à recevoir des coups mais je m’insurge

– Comment connais tu mon nom ? Laisse moi tranquille.

Un rire me répond

– Fastoche ! c’est écrit sur ton sac. Allez bois ça… et viens avec nous, tu vas pas rester tout seul un soir de réveillon ! »

J’ose jeter un œil. Une main me tend un verre de vin blanc. Ils sont trois. Ils rient mais leur rire n’est pas méchant. Le vin est bon et me grise aussitôt. Je les suis.

A la terrasse, ils me font une place au milieu de leur bande. Heureusement, je me suis douché ce matin.Ils sont quatre couples, un peu plus âgés que moi et deux gamines, des ados de 13, 14 ans qui ont beaucoup à se raconter. Le vin coule tout seul .Je participe aux conversations avec la grande assurance de mes heures d’écoute de radio… je parle trop, je suis intarissable. C’est si rare… mais ça devient dangereux, je commence à parler de moi. Ils s’exclament, comment je fais pour parler si bien français, ils ne m’auraient jamais pris pour un étranger, tout juste, un mec du sud…Je ne vais pas leur raconter l’histoire de la radio. Cet intermède m’a permis de me reprendre.

Le temps s’écoule doucement, comme le vent jusqu’aux premiers feux d’artifices qui marquent le nouvel an. On s’embrasse comme de vieilles connaissances. Alors, mon voisin de droite a la malheureuse initiative d’exiger un vœu de chacun de nous… Qui évoque un voyage, un enfant à venir, un patron à dompter, des choses bien banales mais quand vient mon tour, je n’ai rien à dire. Le silence se fait. Les regards sont tournés vers moi. Je dois trouver quelque chose . Je bredouille: « Une vie normale, un boulot, un toit, une femme… » La tension se relâche, on passe au suivant. Je suis soulagé, ce que je pouvais dire n’avait aucune importance… Mais une heure ou deux plus tard, la plus brune des petites, péremptoire, s’impose dans la conversation :

«  Stobo, T’as qu’une solution. Aller à « Fiancé au premier regard . »

« C’est quoi encore cette idiotie »

«  c’est une émission de télé. Tu arrives à la mairie avec ta famille et tes amis. Là il y a une autre famille pour la fille. Vous sous regardez et si ça marche vous êtes mariés. Un vrai mariage ! Au moins Six mois ; après si ça va pas, vous pouvez divorcer… Il y a des supers mecs et de supers nanas ! »

« Et toi sa mère, tu la laisses voir des âneries comme ça ! »

Chacun vocifère avec passion sur les émissions de télé-réalité que je ne connais pas, leur insanité, l’abêtissement des foules. Je reste en dehors. Je me détache. j’ai envie de partir mais aussi d’écouter les gamines, dans leur coin, qui sont dans le dur .

Et comment on va m’habiller : elles puisent dans les vêtements de leurs pères respectifs pour ma tenue de mariage. L’accord est vite trouvé. Pour ma coiffure, la discussion, âpre, reste en suspens entre une coupe réglementaire à la mode et celle qui laisserait de la place à son indiscipline naturelle. Quant à la mèche blanche qui barrait mon front, il était éventuellement question de la masquer.Il fallait en parler à Clotilde.

Et comment on va me présenter, pour que je chope une chouette nana. La brune se lâche dans un portrait « idéal » mais la blonde la ramène à la réalité. On pourrait me faire passer pour un aventurier dans une passe difficile… rester près de la vérité. Clotilde trouverait quelque chose.

Là, il faut vraiment que je parte. Je remercie pour la belle nuit et salue la compagnie. Le cercle se referme aussitôt mais la brune me rattrape

«  Ton numéro de portable ?

– c’est la première chose qu’on m’a piquée dans la rue

– T’en fais pas, on te retrouvera quand on sera au point »

Je ne réponds pas. Je suis tranquille. Je vais me dissoudre dans la ville. Dans quelques minutes elles auront oublié mon visage et moi aussi. Je marche rapidement vers un de mes repaires. Il fait encore tiède, je peux rester dehors. Toutefois, les mots des filles continuent à me trotter dans la tête, je les prolonge malgré moi. Il est vraiment temps que je dorme.

dodor

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