Ecrit en Octobre 2019: texte à amorce 8

« un paysage mélancolique, hanté par l’absence. Comme si l’espace n’était plus soudain qu’une archive, une trace d’un monde perdu » Maylis de Kérangal

 

Vaisseau divaguant.

Cela ressemblait à un paysage mélancolique, hanté par l’absence. Comme si l’espace n’était plus soudain qu’une archive, une trace d’un monde perdu. C’était là que nous étions arrivés à l’issue de ce voyage fou à plus de 300000km/s sur une distance de plus de 15 milliards d’années lumière. A bord de cet engin racheté à un revendeur qui se fournissait auprès de la production de la Guerre des étoiles : à la fin du tournage elle se débarrassait de ses stocks de vaisseaux à des prix avantageux.

Une occasion pas chère une bonne affaire quoi, mais on s’était vite rendu compte qu’il y avait quelque chose qui clochait : la pédale d’accélérateur, avant de regagner la station orbitale le passeur l’avait coincée en position maximum, on n’a jamais pu la décoincer : impossible de ralentir ou de freiner, en plus le moteur à impulsion quantique avait été trafiqué débridé comme les mobylettes autrefois ; on avait vite atteint les confins de l’univers connu et à cette vitesse on avait fait une sacrée remontée dans le temps.

Et nous avions vu quelquefois ce que l’homme a cru voir : les cieux crevant en éclairs, les soleils bas tachés d’horreurs mystiques illuminant de longs figements violets la nuit verte et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! Sous les arcs-en-ciel tendus comme des brides nous avons vu fermenter les galaxies énormes , nasses où pourrit tout un Léviathan !

Cet éclair fulgurant, cette clarté aveuglante au travers de laquelle nous venions de passer : c’était le premier milliardième de milliardième de seconde du début du commencement du big bang.Nous avions franchi le mur de Planck , nous étions en deçà du temps et de l’espace juste avant le big bang. Fini donc -ou plutôt pas encore commencé- les particules, les atomes, la matière , l’énergie et l’espace-temps qui constitueraientt notre univers. Il ne restait plus rien que cette absence où surnageaient deci delà quelques lambeaux de matière noire, archives ou traces d’un monde perdu définitivement ; c’étaient les derniers jalons sur ce périple insensé avant que le néant nous engloutisse.

Il ne nous restait plus qu’à réciter la prière des migrants, celle que nos pères nous avaient apprise :

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

FV

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