Louis ARAGON (1897-1982)
Le Roman inachevé (1956)
D e nombreux textes d’Aragon connus par leur mise en musique par Férré ou Ferrat notamment sont issus du Roman Inachevé, l’autobiographie en vers d’Aragon.
Il se retourne sur son passé, souvent avec douleur et amertume, comme dans cette évocation de sa jeunesse :
Ce qu’il m’a fallu de temps pour comprendre…
Parce que c’est très beau la jeunesse sans doute
Et qu’on en porte en soi tout d’abord le regret
Mais le faix de l’erreur et la descente aux soutes
C’est aussi la jeunesse à l’étoile des routes
Et son lourd héritage et son noir lazaret
Les textes sont limpides. L’écrivain va à l’essentiel avec des mots précis, des images puissantes qui frappent le lecteur
Ainsi ses quelques vers évoquant l’Italie :
Il régnait un clair d’anémone
Qui donnait la pâleur du plomb
A ces vieux palais noirs ou blonds
Dont les courbes de violon
Disaient qu’on était à Crémone
La guerre met une fin brutale à sa jeunesse. Il sait en faire partager la barbarie
La guerre et ce qui s’en suivit…
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux…
Son statut de médecin des armées lui valut la charge d’organiser un bordel pour les soldats.
Dans ce texte très connu il évoque le désarroi, le déboussolement de soldats et le tragique destin de Lola
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus
Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays…
Après la guerre la vie reprend ses droits. Il abandonne la médecine pour l’écriture, rencontre les surréalistes, voyage, aime :
Extrait de « Les mots m’ont pris par la main »
Je demeurai longtemps derrière un Vittel-menthe
[…]
Nous étions trois ou quatre au bout du jour assis
À marier les sons pour rebâtir les choses
Sans cesse procédant à des métamorphoses
Et nous faisions surgir d’étranges animaux
[…]
Les prodiges sont là qui frappent la cloison
[…]
Garçon de quoi écrire
Des temps de fête d’insouciance
Il existe près des écluses
Un bas-quartier de bohémiens
Dont la belle jeunesse s’use
À démêler le tien du mien
En bande on s’y rend en voitures
Ordinairement au mois d’août
Ils disent la bonne aventure
Pour des piments et du vin doux…
J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait les yeux d’outre-mer
Elle en montrait la déraison
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant
[…]
Celle-ci parla vite vite
De l’odeur des magnolias
Sa robe tomba tout de suite
Quand ma hâte la délia..
… dans une urgence désabusée
Je chante pour passer le temps
Petit qu’il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le cœur content
À lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le temps
[…]
Après des amours dévastatrices Aragon rencontre Elsa Triolet et nous donne parmi les plus beaux textes amoureux
Suffit-il donc que tu paraisses
De l’air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse…
Il n’aurait fallu
Qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne..L
Mais plane l’ombre des dictatures et de la guerre. Vient une série de poèmes lacérés dont demeurent des bribes.
Notre destin ressemble-t-il à la guerre d’Éthiopie
On ne croit jamais dans l’abord que ce soit la peste qui gagne
Cependant rien ne se conquiert sans que se déchire une Espagne
Et l’on ne meurt que lentement des blessures de l’utopie
Dans « strophe pour le souvenir » (chanté sous le tire d’ « Affiche rouge »), il nous fait toucher du doigt la barbarie nazie et la générosité de la résistance à, travers l’exécution des membres du réseau Manouchian
Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants…
Ces nombreux extraits ont pour but de vous donner envie d’aller lire cette autobiographie où la poésie établit une proximité directe entre le lecteur et l’auteur porte l’expérience individuelle à une portée universelle.

