Feuilleton 2021 2022: La croisière s’emmure chapitre 8

Chapitre 8

Ratatouille m’avait juré que ce serait le meilleur voyage de ma vie. Le meilleur voyage culinaire, j’entends. Car la place d’un rat d’égout n’est pas sur un bateau de croisière. C’est lui qui a eu l’idée car il en avait marre de m’entendre me plaindre. Me plaindre de la bouffe dégueulasse des rues, de mes congénères rachitiques devenus hyper violents à cause de leurs estomacs vides.

Ratatouille, il prend tout ça avec du recul, car il a connu la misère et puis la notoriété à Paris en tant que chef cuistot. Un rat devenu chef, élément indispensable au sein de l’un des restaurants les plus cotés de la capitale, on croirait à une énorme blague. Mais non. Je crois qu’il restera l’exception qui confirme la règle. Et puis il a tout arrêté, car trop jalousé par les rats des rues, menacé de mort s’il ne livrait pas le secret de ses talents culinaires, et tout ! C’est pour ça qu’il a émigré à Marseille. Il n’a révélé son identité à personne ici, sauf à ses amis les plus proches, dont moi. Il est redevenu un vulgaire rat d’égout, qui trime pour trouver de quoi se nourrir chaque jour. Puis un jour il a eu l’idée des croisières. Je vous explique.

Les bipèdes raffolent de ce genre de voyage. Des jours et des jours enfermés dans un paquebot, avec un tas de trucs « avantageux ». Une piaule de luxe de 12 m² (alors qu’ils crieraient au scandale s’ils vivaient au quotidien dans une boîte à sardines comme celle-là), une salle de bains privative (avec zéro place et zéro fenêtre, je vous dis pas les odeurs), des activités débiles avec plein d’autres bipèdes du bateau, une mini piscine qui pue le chlore à pleine truffe, et de la bouffe. Énormément de bouffe. Et pas de la bouillabaisse de première classe, non, non. Des pieds et paquets d’agneau, de la daube, d’autres trucs épicés Provençaux, mais aussi des truffes du Périgord, du foie gras du Sud-Ouest, des frites du Nord, du fromage de Normandie, de l’aligot, du bœuf bourguignon, des fars bretons, et j’en oublie. Ils se sont pas emmerdés pour la thématique de la croisière : « la France sur les flots du Costa Covidia ». Sans doute que les producteurs de la région PACA préfèrent recevoir les clients à leurs propres tables plutôt que de participer à cette mascarade. Bref. Moi perso c’est ça qui m’a poussé à embarquer : la bouffe luxueuse. Pendant 8 jours, peinard.

Pendant 8 jours j’ai même vu l’Italie et d’autres pays dont je me rappelle pas le nom. Je savais même pas qu’il existait d’autres pays que la France. Qu’il existait une autre ville que Marseille (à part Paris, grâce à ma rencontre avec Ratatouille). Je suis qu’un rat et faut pas m’en demander trop, niveau intellectuel. J’ai aussi rencontré des personnalités bipèdes extravagantes, faut que je vous raconte. J’ai mes préférées, toutes liées à des anecdotes de bouffe, surtout les derniers jours ! Pour vous la faire courte, tous les membres du bateau même les voyageurs mangeaient dans une grande salle de restaurant durant les 8 jours de la croisière. Et évidemment, la plupart ne parvenaient pas à finir leur assiette. Qu’est-ce que j’ai pesté intérieurement contre ces gaspilleurs qui jettent leur pognon par les fenêtres ! Mais en même temps je ne pouvais pas leur en vouloir : leur gaspillage finissait dans ma gueule. Tous les restes d’assiettes étaient en effet jetés dans les poubelles, lesquelles se situaient dans un local spécifique dans lequel j’ai d’ailleurs pris mes quartiers, caché entre des vieux cartons (en fait c’était la seule pièce non luxueuse du paquebot, ça collait parfaitement avec mes origines). Ratatouille ne m’avait pas menti, je me suis régalé ! Je crois que j’ai pris 1 kg…

Et puis à la fin du séjour, je n’ai pas compris. Plus personne ne s’est réuni dans la grande salle du restaurant, pas même les membres de l’équipage ni les organisateurs de la croisière. Plus de piscine, plus de sport, plus de conférence, rien. « Nada », comme j’ai entendu dans le dernier pays où l’on a fait escale. Le bateau est resté immobilisé sur le port de Marseille pendant 14 jours. 14 jours à ne plus m’empiffrer à volonté ! Régime sec, ça m’a mis pas bien du tout. Mon estomac se tordait tant, je crois que je n’ai jamais autant souffert. Je crois que je suis resté 3 jours à espérer que les sacs poubelles remplis de restes viennent à moi. Et puis il a bien fallu que je sorte de ma tanière, comme dans les quartiers mal famés de Marseille, malgré la peur d’être découvert et agressé. Par les bipèdes qui ne supportent pas la vue des rats, par les autres rats plus forts que moi qui sont prêt à tout pour bouffer une arrête de sardine ou un quignon de pain rassis.

Dans ce bateau, rien à craindre à part les bipèdes. Alors je suis sorti le plus discrètement possible avant de comprendre ce qui se passait. Tous les voyageurs se terraient dans leur piaule luxueuse, toute la journée ! Pourquoi, j’en sais rien. Aucune logique avec les précédents jours d’abus et de gaspillage qu’ils avaient passés durant la croisière. Deux d’entre eux m’ont vraiment fait marrer tant ils ont pété un câble, faut que je vous raconte !

La Professeure Jeanne Veauleau : conférencière en développement personnel. Tous les conseils sur le bien-être, la vie en harmonie avec son corps et son âme, c’était elle. Elle balançait des choses d’une banalité sur tous ces sujets, en ne connaissant rien aux vies ô combien compliquée de tous ces gens friqués qui pouvaient manger à leur faim et se payer un voyage all inclusive comme disaient certains bipèdes. La Professeure se permettait de partager ces balivernes sur le bien-être et l’harmonie alors qu’elle-même était incapable de tenir deux secondes entre quatre murs. De ce que j’ai compris, son mâle l’attendait à l’extérieur du bateau et elle ne supportait pas d’être privée de lui. Elle a même arrêté de bouffer pendant 5 jours, 5 jours ! Pour ensuite s’empiffrer sans s’arrêter. Purée… c’est dangereux les sentiments. Dans notre monde de rats, si j’ai bien appris une chose, c’est qu’il ne faut pas s’attacher. Ça rend complètement fou. Si personne ne vous manque, vous n’êtes pas frustrés, et donc tout va bien : pas besoin d’être psychothérapeute pour savoir ça !

Et le fameux Maître Kim : initiation à la méditation de pleine conscience et au yoga. Le mot « initiation » n’a jamais aussi bien porté son nom, car le spécialiste lui-même est loin d’être ne serait-ce qu’un débutant dans cet art. Hyper colérique, le type ! Je pense que c’est à cause des deux femelles qu’il avait au téléphone… J’ai cru comprendre qu’il y en avait une officielle et une cachée, et qu’il mourait d’envie de retrouver la cachée. Mais c’était quasiment toujours l’autre qui se manifestait ! Puis le reste du temps il a parlé à ses patients à travers un écran durant cette période d’enfermement : il disait qu’il fallait respirer, se mettre dans des positions bizarres, ressentir son corps et fermer les yeux en s’imaginant dans un endroit paradisiaque pour éloigner les pensées négatives. Et sitôt son écran éteint, il tapait et retapait dans les murs, puis crevait son tapis plat à coups de cutter. Il a tapé sur tout ce qu’il a pu durant ces 14 jours. Il a déchiré tous les papiers qu’il avait sous la main, a cogné sa tête contre le mur encore, juré maintes fois contre je ne sais qui. Je crois qu’il voulait se soulager dans une sorte d’exutoire qui n’a fait qu’empirer son état.

Finalement, je crois que tous les bipèdes étaient complètement déboussolés pendant leur période enfermée. Ils ne m’ont même pas vu me faufiler dans leurs piaules à travers les conduits, dans le but satisfaire mon estomac affamé ! Je privilégiais la nuit, ou les siestes de jour. Ces bipèdes sont d’un prévisible.

Je voudrais terminer avec une pensée pour tous mes semblables rats qui ont choisi de servir de cobayes pour les expériences scientifiques des humains, en échange d’un toit et de nourriture facile, et qui en sont morts malgré eux. J’ai eu l’opportunité de vivre l’expérience inverse : des bipèdes enfermés dans des pièces exiguës avec de la nourriture à volonté. Il s’est avéré que le comportement de chacun d’entre eux s’en est trouvé modifié aussi. Ils sont vraiment incompréhensibles, à s’infliger des trucs qui ne leur font pas du bien. Pourquoi s’enfermer des jours et des jours ? Rester des heures au téléphone avec des gens qu’ils n’aiment pas ? Faire un métier qui ne leur correspond pas ? Faire une croisière avec d’autres abîmés par la vie ? Je n’ai pas la réponse. J’en ai même vu certains mourir dans leur 12 m²… Morale de l’histoire : je ne remettrai jamais les pieds sur un paquebot de croisière même si cela a été une super expérience culinaire, car je tiens à ma liberté. De plus, mériter sa nourriture dans la rue est bien plus noble que d’attendre, planqué derrière des cartons, et risquer l’obésité. Et cela forge le courage et le respect de la part de mes pairs. Je n’aurai plus jamais peur de la rue et des autres rats affamés, et je me battrai désormais pour manger à ma faim, quoi que je trouve. Merci Ratatouille, et adieu le Costa Covidia : ce soir je rejoins Marseille à la nage, dignement.

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