La nature exposée (2017), Erri de Luca

Erri de Luca est un des grands écrivains contemporain Italie né en 1950. C’est un Napolitain épris de montagne. Il est issu d’une famille bourgeoise dont il garde le goût des livres. En 1968, il rompt avec sa famille et sa classe d’origine. Il est ouvrier et passe du communisme à l’anarchisme.
La nature exposée est un livre très court, intelligent, très dense et profond avec ce qu’il faut de distance et d’humour. Il parle d’humanité, d’art et de religion ; il nourrit longtemps le lecteur qui a refermé le livre.
L’action démarre dans un village de haute montagne où ne restent que quelques hommes. Le narrateur est un homme réservé, rude et droit, libre penseur. Ancien mineur, il arpente la montagne, en ramène des pierres et des morceaux de bois qu’il sculpte pour les touristes de passage. Pour compléter sa retraite, il répare les statues des églises des villages voisins, mais il refuse de se prendre pour un artiste.
Depuis quelques temps, arrivent dans le village des hommes et des femmes qui fuient la misère. Ils sont trois à les aider à trouver les chemins périlleux de la frontière. Ils se font payer, parce que c’est la règle et parce que ça leur garantit une certaine sécurité. Une fois qu’il les a mis sur les chemins surs, le narrateur leur rend l’argent dont ils auront besoin ailleurs et repart illico sans demander son reste… ce jusqu’au jour où un émigrant-écrivain lui rend hommage, attirant l’attention des journalistes qui déferlent sur le village. Il en reçoit une célébrité qu’il ne cherche pas et l’expulsion du village par les autres passeurs qui le considèrent comme un traître.
Il descend dans un port, où il loue une chambre, prend ses repas dans une cantine où il sympathise avec des ouvriers algériens qui travaillent dans des carrières de marbre. Il est poursuivi par sa célébrité involontaire qui le place dans des situations ambiguës. Pressé par la nécessité, il cherche des réparations de statues, mais ne trouve d’écho à ses demandes qu’à la cathédrale où le curé et l’évêque lui donnent à réparer la statue d’un christ qui le subjugue, fait naître en lui une compassion qu’il n’a jamais éprouvée pour aucun être vivant.
Il la croit l’œuvre d’un sculpteur de la renaissance, mais son créateur est un homme qui vient de traverser la première guerre mondiale et il traduit dans sa sculpture de marbre tous les supplices qu’ont vécu les hommes dans la guerre. Il reçoit la commande à une époque où l’Église, dans une démarche de retour aux sources et de mise en valeur d’un Christ humain, lui demande de le montrer dans toute sa nudité. Sa « nature », c’est à dire son sexe sera exposé aux regards. Au moment de sa livraison, la tradition et le puritanisme avaient repris le dessus et on donne l’ordre à un autre sculpteur de couvrir « la nature » d’un pagne de granite. Le narrateur a pour charge de le rétablir dans sa nudité d’origine.
Son rapport à la statue l’amène à des réflexions sur l’art et la religion. Il en étudie chaque détail avec sensibilité, sensualité, et tente d’expérimenter dans son propre corps l’expérience du Christ (il va jusqu’à se faire circoncire). Il prélève toutes les inscriptions qui figurent sur la statue et en vient à des débats théologiques avec le curé et l’évêque mais aussi avec un rabbin et son ami musulman (Erri de Luca a une connaissance très profonde des textes bibliques qui ont fait l’objet de plusieurs livres comme les « saintes du scandale »).
Le dégagement de la « nature » ne se fait pas sans dégât et le narrateur doit la recréer. C’est l’ouvrier Algérien qui lui offre le bloc de marbre qu’il a ramené de la carrière. Le narrateur met toute sa passion et son savoir-faire dans son travail qu’il n’est pas loin de considérer comme son chef d’œuvre. Mais pas question de se prendre au sérieux : deux pirouettes nous rappellent à l’ordre : le problème de la couleur de la « nature » et les difficultés du sculpteur à l’adapter à la statue…
Un livre à lire et à relire…

