Chapitre 5
- Journal de Joséphine – 31/12/2023
Cette enquête me paraît de plus en plus sinueuse et je vois sans cesse l’image d’un serpent qui se mord la queue. Ces derniers jours, j’ai décidé de remettre en question toutes les choses qui me paraissaient bizarres. Oui, même pendant les fêtes de fin d’année…
Tout d’abord, la personne qui se cache selon moi derrière les coups de fil anonymes. Je suis retournée aux Archives départementales sans aucun but précis, en demandant à consulter des registres au hasard sur la commune où réside Dalia. Non pas que ceux-ci m’aident à poursuivre mon enquête, mais juste pour observer – discrètement – la réaction d’Émile. Cela n’a pas raté. Il semblait nerveux, à l’affut de tous mes faits et gestes, et je voyais bien qu’il détaillait chaque document que je consultais. Émile des Archives, c’est avéré, tente de me dissuader d’enquêter sur la famille Barbier-Mueller ? Comment connaît-il l’existence de Paul, l’oncle de Dalia ? Il a forcément un lien avec lui, et je voulais découvrir pourquoi en le suivant hors de son lieu de travail.
J’ai également décidé d’enquêter, cela peut surprendre… sur Dalia. Comme celle-ci m’a autorisée à suspendre mes recherches pendant la période des fêtes, c’est le meilleur moment. Non pas que je la soupçonne, mais plutôt son silence et sa réserve. Plusieurs incohérences à son sujet : elle dit n’avoir jamais entendu parler de son oncle Paul. Elle ne l’a peut-être jamais connu, soit. Mais pourquoi ne pas avoir eu la curiosité de fouiller les archives familiales dans lesquelles tout un dossier le concerne ? Elle dit également ne pas avoir d’amies proches auxquelles se confier et avoir seulement sympathisé avec des personnes à son espace de co-working ; personnes qui ont su pour le décès de sa grand-mère, ce qui peut avoir une importance. De plus, le premier jour de notre entrevue, Dalia m’a dit avoir été interrompue dans sa découverte du grimoire par « quelqu’un de son entourage ». Qui est ce quelqu’un ? Et pourquoi n’a-t-elle pas eu de temps à consacrer à cet objet le soir-même, s’il l’intriguait tellement ? Était-elle absente ou avec quelqu’un ? L’appartement n’ayant été cambriolé que lors de son absence du lendemain.
Cette semaine de Noël, comme les Archives départementales étaient fermées, je n’ai donc pas été en mesure d’espionner l’archiviste Émile. Je me suis donc concentrée sur la villa de Dalia et sur les éventuels visiteurs. Je me suis postée dans ma voiture, il faisait un froid de canard. J’étais comme les flics dans ces fameux films d’espionnage. Beaucoup moins fun, sans les autres acteurs ni les techniciens chargés de la prise de sons et des lumières. Les deux premiers jours, je n’ai pas vu grand-monde. Je voyais Dalia partir travailler, puis le facteur, puis un livreur qui a laissé un avis de passage. Dalia avait peut-être commandé un cadeau de dernière minute pour Noël ? Mais à qui, puisqu’elle ne voyait plus de famille. Le matin du troisième jour, je ne l’ai pas vue sortir. Bizarre, c’était un jour de semaine tout à fait ordinaire… J’en suis même venue à me demander si je ne l’avais pas loupée, tellement j’étais fatiguée de faire le guet depuis autant de temps. Mes questionnements ont vite été balayés. J’ai aperçu un homme, assez petit, capuche sur la tête, s’approcher du portail. Il a rapidement inspecté la rue avant d’ouvrir la poignée et de s’avancer jusqu’à la porte d’entrée, d’une démarche de falot. Attends, cette attitude de falot, je l’ai déjà vue quelque part il n’y a pas si longtemps… Je sais ! Émile ! C’est lui, j’en étais convaincue maintenant. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Je l’ai vu toquer à la porte et attendre nerveusement que Dalia vienne lui ouvrir. Elle l’a vite invité à entrer, sans bise ni serrage de main, l’air un peu anxieuse. À partir de là, j’ai compté les minutes. 28. À la fois très court pour un moment entre personnes qui s’apprécient et très long pour une simple visite de courtoisie. Mais le plus curieux, c’est qu’Émile avait une boîte sous le bras en quittant la villa. Cette boîte, je l’avais suffisamment inspectée pour la reconnaître : celle qui contient tous les éléments sur Paul. Mon instinct me dit que lorsque je me rendrai à nouveau dans la bibliothèque de Dalia, elle ne sera plus là, avec tous les indices qu’elle renferme… Je verrai bien ce que me dira sa propriétaire lorsque je retournerai la cuisiner. Enfin, la questionner, je parle d’elle comme si elle faisait partie de mes principaux suspects !
Lettre de Aldo destinée à Joséphine – postée le 02/01/2024
Joséphine, tu n’étais pas avec moi le soir du réveillon. En fait, tu n’es plus avec moi depuis un bon bout de temps déjà, j’ai l’impression. Lorsque tu viens à Toulouse, tu as toujours mieux à faire que de me voir… Et là, le soir du 31 décembre alors que j’ai commandé un magnifique repas pour nous deux, à peine la bûche trois chocolats finie, tu t’es ruée sur ton ordi portable et sur ton téléphone. Et encore, tu as attendu. J’ai bien vu que tu avais hâte qu’on ait terminé le repas.
Durant la nuit, je n’ai pas pu m’en empêcher. Je m’en veux d’être tombé aussi bas, mais j’ai regardé ton téléphone. Dans tes appels, « Mon inconnu » t’a appelée deux fois dernièrement. T’aurais pu trouver mieux comme dénomination pour ton amant… Bref, tu me connais, j’ai voulu en savoir plus sur ce type. Tu connais aussi mes compétences en informatique, j’ai récemment sécurisé ton ordi et ton téléphone (ça m’avait intrigué cette demande expresse, j’avais d’ailleurs pris ça pour un de tes fantasmes, quel naïf). J’ai bataillé un moment, j’ai seulement réussi à savoir d’où provenait ce numéro soi-disant inconnu qui t’appelle : du Japon !
Alors, il faudra que tu m’expliques. Il faudra que tu reviennes une dernière fois à Toulouse… Désolé mais tu me dois au moins la vérité en face. Tu fréquentes « ton inconnu » japonais en visio ? Déjà que tu as toujours trouvé très difficile notre relation à distance, là j’avoue ne pas comprendre.
J’aimais notre relation, je t’aime encore. J’espère que nos adieux ne seront pas trop difficiles et que je comprendrai tes explications. Et que j’accepterai la situation, il le faudra bien.
Aldo

