Lu en avril 2022 coup de cœur:Le trottoir au soleil (2011), Philippe Delerm

Le trottoir au soleil (2011), Philippe Delerm

Philippe Delerm, dans Le trottoir au soleil, revient à ses premières amours : les plaisirs simples goûtés avec gourmandise. Il poursuit ses balades en Italie et à travers la France (les quais de la Seine). Des souvenirs, des moments de bonheur cueillis dans le quotidien, mais toujours racontés avec poésie, finesse, subtilité, simplicité et beauté.

Le deuxième livre de Philippe Delerm : Ma grand-mère avait les mêmes : Au fil des petites phrases toutes faites faussement anodines comme : Y a pas d’souci, C’est pas vrai ! Il a refait sa vie, C’est maintenant qu’il faut en profiter, C’est le soir que c’est difficile, Philippe Delerm démasque les sentiments enfouis et met à nu l’émotion. Ce sont ces petites phrases utilisées au quotidien, qui révèlent les états d’’âme des personnages.


Un bijou à découvrir ! « Dans la journée, ça va. C’est beau, cette humilité de la personne qui se retrouve seule, ou qui vient de connaître une perte cruelle. Elle admet que le jour apporte ses dérivatifs, les courses, un peu de jardinage, les infos du matin à la radio, quelques instants de bavardage… Elle fait bonne mine. On peut poursuivre un bout de chemin avec elle, en parlant de tout et de rien ; elle est si naturelle qu’on a même fini par l’interroger sur son chagrin. Elle a attendu un peu, pour le formuler au plus juste. L’espace d’un instant, on le partage. Elle ne referme pas la porte. Mais on ne saura pas la suivre dans le soir. C’est difficile. »

Lu en Avril 2022 Coup de cœur: Ton absence n’est que ténèbres (2022),Jon Kalman Stefansson

Ton absence n’est que ténèbres (2022),Jon Kalman Stefansson

« Etranges lectures » nous avait déjà permis de découvrir et d’apprécier cet auteur islandais aux romans et au style puissants.

L’histoire proposée ici se déroule sur 4 générations avec des destins imbriqués et passe d’une époque à une autre avec des thèmes comme l’écologie, le destin, la quête du bonheur…

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldis, leur mère tant regrettée.

Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du XIXème siècle jusqu’en 2020.

Cette fresque romanesque originale et puissante est écrite dans un style coloré comme des images de cinéma.

Lu en avril 2022 coup de coeur:Love me tender (2020), Constance Debré

Love me tender (2020), Constance Debré

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour. »

Nous découvrons alors une femme qui ne cesse pas d’aimer son enfant ; mais qui est tout simplement poussée par un désir de se réaliser. Une écriture essentielle, parfois violente (choquante ?). Une force impressionnante.

A noter que l’écrivaine vient de sortir son 3ème roman appelé Nom (2022) aux éditions Flammarion.

Lu en Avril 2022 coup de coeur:La femme qui fuit (2015), Anaïs Barbeau Lavalette

La femme qui fuit (2015), Anaïs Barbeau Lavalette

Suzanne Meloche est née en 1926 à Ottawa. Un jour elle décida d’une manière radicale de suivre sa propre voie en abandonnant ses enfants. Afin de remonter le cours de l’existence de cette grand-mère qu’elle n’a pas connue.
Elle embauche une détective privée et écrit à partir des indices dégagés. Elle nous confie à travers le portrait d’une femme explosive, restée en marge de l’histoire, une réflexion d’une intensité rare sur la liberté, la filiation et la création.
Un texte en forme d’adresse, directe et sans fard, à celle qui blessa sa mère à jamais.

L’autrice née en 1979, a écrit aussi des long-métrages documentaires, des films de fiction ainsi que des romans, qu’il est primordial de découvrir.

Ainsi, cela nous amène à nous interroger sur l’amour maternel. Celui-ci est-il forcément inné ? Pourquoi stigmatiserait-on cette mère indigne ?

Lu en mars 2022, Migrations,Là où vont nos pères Shaun Tan

Là où vont nos pères (2007), Tan Shaun

Shaun Tan est un auteur de bandes dessinées Australien qui offre ici une œuvre magnifique, avec un dessin précis, classique, monochrome. Les tons sépia ajoutent de l’humanité à l’ouvrage muet, ce qui fait comprendre au lecteur la dureté de l’exil, où que ce soit, quelle que soit l’époque.

Un homme quitte son pays (chassé par la famine ? par une mise au ban politique ?) et sa famille ; et s’embarque sur un grand bateau. Bien sûr les dessins évoquent les États-Unis et Ellis Island mais Shaun tan a transfiguré les paysages en un monde onirique, étrange, déstabilisant pour nous faire partager la perception de l’immigré plongé dans un monde qu’il ne connaît pas, dont il ne parle pas la langue ; qu’il ne comprend pas, dans lequel il est d’abord soumis à un tri inhumain. On suit son itinéraire chaotique, ses rencontres salvatrices qui vont lui permettre de trouver progressivement des repères et à terme de faire venir sa famille.

Le rythme est donné par la variété de la mise en page : accumulation de petites cases pour décrypter une situation complexe, doubles-pages de paysages agressifs par leurs bizarreries labyrinthiques. Sans paroles, il résume magnifiquement tous les aspects dramatiques de l’exil que nous avons découvert dans les autres fictions. Si on veut approfondir la lecture de cette bande dessinée, on peut consulter à la médiathèque le « making of » très détaillé de l’élaboration de l’œuvre.

Lu en Mars 2022, Migrations,La commode aux tiroirs de couleurs (2020), Olivia Ruiz

La commode aux tiroirs de couleurs (2020), Olivia Ruiz

D’inspiration autobiographique, Olivia Ruiz plutôt connu comme compositrice et interprète, signe avec La commode aux tiroirs de couleurs, son premier roman. Elle nous dépeint l’exil de trois femmes espagnoles sous le régime de Franco et plus particulièrement celui de sa grand-mère Rita.

L’intrigue commence après le décès de « l’abuela » de la narratrice Olivia ; « l’abuela » ayant laissé comme héritage à sa petite-fille une commode aux tiroirs multicolores qui renferme chacun des bribes de souvenirs de son histoire familiale. A chaque tiroir, un chapitre et une nouvelle étape dans la vie de Rita. A travers l’histoire de ces femmes sur plusieurs générations diverses thématiques sont abordées : la difficulté d’être immigré dans un pays étranger, l’amour charnel et fraternel, les répercussions d’une guerre et les non-dits au sein d’une famille. Un voyage à travers des décennies, bouleversant.

« Enfin, après tant d’années d’impatience domptée, je vais savoir pourquoi elle s’emballait à ce point pour cacher le secret que renfermaient ces dix tiroirs. Ma grand-mère les nommait ses renferme-mémoire. »

Pour son premier roman l’autrice surprend par son style fin et agréable à lire et s’inscrit dans un devoir de mémoire hérité de ses propres aïeuls. A noter, que ce roman a fait l’objet d’une adaptation en roman graphique en 2021 par Véronique Grisseaux aux éditions Bamboo.

Lu en mars 2022, Migrations, Certaines n’avaient jamais vu la mer (2012),Julie Otsuka

Certaines n’avaient jamais vu la mer (2012),Julie Otsuka

D’origine japonaise mais de nationalité américaine, l’autrice a écrit à ce jour deux œuvres qui ont su se faire remarquer : Quand l’empereur était un dieu en 2004 et Certaines n’avaient jamais vu la mer en 2012. Ce dernier titre remportera d’ailleurs le prix Fémina étranger la même année.

L’œuvre relate l’exil de jeunes japonaises vers les Etats-Unis au début du XXème siècle qui croient inévitablement en une vie meilleure au-delà de l’océan Pacifique. Or, la réalité est tout autre à leurs arrivées dans ce pays inconnu. De la première nuit avec leurs futurs maris à leurs accouchements, ces femmes découvrent ce qu’est une vie rude, brutale et sans amour.

« Ils nous ont prises avec frénésie sur des draps aux tâches jaunies. Avec aisance et sans histoires, car certaines d’entre nous avaient vécu cela bien des fois. Sous l’emprise de l’alcool. Avec brutalité, sans la moindre considération, en se moquant bien de nous faire mal. J’ai cru que mon vagin aller exploser. »

Elles sont alors instrumentalisées, complétement soumises et dévoués à leurs maris et à leurs enfants. Rien ne leur est accordé. Rien ne leur est épargné.

Le livre évoque également la guerre du Pacifique durant la seconde guerre mondiale qui amènera ces japonais installés aux Etats-Unis à un second exil.

La spécificité narrative de ce roman est que seule la deuxième personne du pluriel « nous » est utilisée ce qui souligne l’anonymat de toutes ces femmes meurtries. Les lecteurs ne peuvent en effet s’attacher à un personnage en particulier.

Même si les phrases sont brèves parfois sèches, l’écriture de l’écrivaine reste poétique et soignée et nous emporte dans ces faits encore trop méconnus de l’Histoire du Japon.

Lu en Mars 2022, Migrations,Autour de ton cou ,Chimamanda Ngozi Adichie

Autour de ton cou : nouvelles (2012), Chimamanda Ngozi Adichie

Cette autrice Nigériane, née en1977 au Nigeria vit actuellement aux États-Unis. Elle nous a offert en 2009 cet ensemble de 10 nouvelles, soient autant de touches successives pour décrire de façon sensible la société nigériane et les problèmes qui la traversent. Ce sont essentiellement des histoires de femmes, issues des classes moyennes, qui ont eu accès aux études universitaires. Cela ne les empêche pas de connaître le déclassement ou de ne pas se sentir à leur place dans un pays où les inégalités économiques, culturelles sont immenses, la corruption quasi-généralisée et les accès de crises ethniques, religieuses ravageuses.

L’issue, c’est l’exil, principalement aux États-Unis. La désillusion est souvent à l’arrivée : le mari promis n’est pas à la hauteur, la situation économique est précaire ce qui contraint ces femmes et ces hommes à faire de basses besognes mal payées et à habiter dans des logements sommaires. Ils vivent souvent entre eux ou avec des membres de la communauté noire américaine dont ils soulignent la différence. Pour ceux qui « réussissent » et vivent dans les quartiers de notables blancs à Princeton par exemple, l’intégration n’est pas évidente et le rapport au pays natal non plus.

Chaque nouvelle est suffisamment longue pour nous faire découvrir de façon nuancée les protagonistes et créer une forte empathie. Dans leur diversité, les douleurs évoquées trouvent leur écho dans les autres romans que nous avons lus pour cette séance.

Lu en Mars 2022 , Migrations, Soleil amer, Lilia Hassaine

Soleil amer (2021), Lilia Hassaine

La romancière a emprunté ce titre à Rimbaud. Naja quitte l’Algérie au début des années 60, avec ses trois enfants, pleine d’espoir d’une vie meilleure, pour rejoindre son mari, ouvrier dans l’industrie automobile. Mais il est devenu violent et elle ne le reconnait pas. Confrontée à des conditions de vie difficile, elle est obligée de confier l’un de ses jumeaux à la famille du frère de son mari, qui vit confortablement et ne peut avoir d’enfants. Daniel deviendra officiellement le neveu de sa mère, Ce qui provoquera une immense souffrance chez Naja et sera l’enjeu de rivalités entre les deux familles.

Cette femme écrasée par les traditions et sa condition tente d’élever au mieux ses enfants dans une cité HLM qui se ghettoïse mais elle peine à trouver sa place. Une de ses filles parviendra à renouer avec leur pays et leurs origines.

Ce roman raconte la réalité d’une époque, les désillusions.

« Quitter un pays qu’elles aimaient, suivre un mari qui trimait, perdre leurs enfants un par un, se demander si elles avaient fait le bon choix, être mère c’était ça, accumuler les erreurs, apprendre sans cesse, échouer encore. Les héroïnes, c’était elles. »

A Lire pour le 15 mars 2022: Emigration et immigration

Thématique : Emigration et immigration

  • Là où vont nos pères, Tan Shaun (2012), BD
  • La commode aux tiroirs de couleurs, Olivia Ruiz (2020)
  • Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka (2012)
  • Autour de ton cou : nouvelles, Ngozi Adichie Chimananda (2012)
  • Soleil amer, Lilia Hassaine (2021)