Patagonie route 203 (2020), Eduardo Fernando Varela

Eduardo Fernando Varela est Argentin. Il partage sa vie entre Venise où il vend des cartes anciennes et Buenos Aires où il est journaliste et où il écrit des scénarios. Ça se sent dans l’écriture très maîtrisée de ce premier roman : on progresse par plans successifs, très précis et souvent surprenants qui impriment la rétine du lecteur.
Varela nous amène « sur la route », plutôt sur des routes, celles hasardeuses de Patagonie où les temps de trajet, les distances, les lieux habités se distendent à l’infini dans la solitude des paysages, le vent, la poussière où rien n’a de certitude. Même les noms des lieux sont volatils. Il nous entraîne au milieu de nulle part, sur un océan terrestre hostile et fascinant.
On est avec Parker dans le huis clos d’un camion qui sillonne en long et en large ce désert. Parker est un ancien saxophoniste qui ne sait plus jouer, qui fuit la capitale et qui a trouvé là un refuge. Pour le patron qui n’est ni en règle avec son camion, ni en règle avec les cargaisons qu’il transporte de la Côte vers la cordillère, ce non professionnel emprunte les routes secondaires pour échapper à d’éventuels contrôles ou à ses poursuivants. Il a laissé femme et enfant et n’a avec lui que quelques meubles.
Parker est un solitaire. Il se tient à l’écart des autres routiers qu’il n’apprécie guère et c’est réciproque. Il fait d’étonnantes rencontres : un journaliste qui conduit une voiture sans freins et cherche des sous-marins nazis, une tribu d’anthropophages qui renoncent à la viande, un garagiste irascible, des jumeaux évangéliques boliviens gardiens du Train fantôme d’une fête foraine itinérante appartenant à un ours mal léché qui passe sa vie à jouer aux échecs en inventant les règles et à maltraiter sa femme qui tient le stand de tir et la billetterie. Parker, dès qu’il l’entrevoit, en tombe amoureux puis la cherche désespérément, l’enlève enfin. Une histoire d’amour commence : un nouveau huis clos, avec une nouvelle menace, celle du mari jaloux, des bonheurs et de nouvelles frustrations…
L’auteur, mêlant humour, fatalisme et mélancolie nous tient entre mouvement et immobilité, dans un beau roman sensible, une histoire de personnages cabossés et dignes.
Dominique Dor.

