Ecrit en octobre 2019 : texte à amorce 2

« Un paysage mélancolique, hanté par l’absence. Comme si l’espace n’était plus soudain qu’une archive, une trace d’un monde perdu » (Maylis de Kérangal)

 

Lucas ne pouvait détacher son regard de cette immensité d’eau. Il fronçait les sourcils à la recherche du moindre indice qui aurait pu lui faire deviner le toit de sa maison. Mais rien. On ne distinguait même plus le coq du clocher de la vieille église. Pourtant, certains anciens affirmaient que les soirs de grand vent on pouvait entendre le cloche sonner le glas. Cela faisait 5 ans qu’il était parti découvrir le vaste monde, et pendant ce temps là, son monde à lui s’était évanoui, comme si il n’avait jamais existé. A son départ, il savait que le barrage devait être construit, mais pas ça, pas comme ça. Au début, on ne parlait que d’une petite retenue qui ne devait noyer que quelques terres ingrates. Les paysans, trop contents qu’on leur achète ces terrains bons à rien, ne s’étaient pas méfié. Lui même, rêvant d’aventures, n’avait pas hésité à céder pour un prix raisonnable la petite propriété héritée de ses parents. Il est vrai qu’elle n’était pas très rentable. Si il avait su ! Puis peu à peu, devant l’ampleur des travaux, un petit nombre de personnes, avait essayé de résister, mais il était trop tard. Certains furent même expropriés. Le pot de terre n’a jamais gagné contre le pot de fer. Et Lucas, lui, il n’était pas là pour défendre son village. Et maintenant, que restait-il de son enfance, des cris joyeux des enfants, des histoires que racontaient les vieux, le soir au coin du feu ? Rien. Rien que de vagues souvenirs, enfuis à jamais au fond du lac, au fond de son cœur. Une cicatrice qui ne pourrait jamais se refermer. Alors, Lucas reprit son sac et tourna définitivement le dos à cette vallée engloutie, sacrifiée sur l’autel de l’hydroélectricité.

D.C.

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