Confinement 2 jeu hebdomadaire 3 -16 11 2020 – D’une photo à l’autre 3

Lorsqu’elles ont entendu l’appel au mégaphone qui provenait d’un bus rouge décoré de motifs criards, les femmes ont arrêté leurs travaux et se sont approchées. Depuis le dernier confinement qui avait été levé quatre mois auparavant, quatre mois d’un été accablant qui faisait peser sa chape torride sur le village, celui-ci n’avait n’avait reçu aucune visite étrangère. Elles sont tout de même restées à distance, méfiantes. Lorsque la voix leur a annoncé l’ouverture d’un cours de théâtre amateur dans la salle attenante au bar de la place, le samedi après-midi à partir de 17 heures, elles ont reculé, ont tourné les talons et s’en sont allées, sans rien dire : on est taiseux dans le pays.

Le samedi suivant, comme tous les samedis de l’année, les hommes se sont rassemblés dans le bar pour commenter les résultats sportifs autour de force bières, et comme l’après-midi s’éternisait, Suzie est allée , discrètement, voir ce qui se passait dans la salle attenante au café de la place. Elles étaient huit, comme elle, et un homme, Jojo qui était un peu à part. Elle n’a reconnu que Myriam, une ancienne camarade de classe, alors elle s’est approchée. En silence,tendus, debout, raides comme des piquets, ils attendaient.

Les deux animateurs, acteurs dans une troupe de la ville voisine, ont essayé de les faire parler, en vain, puis leur ont proposé quelques jeux de mime et d’improvisation qu’ils ont acceptés, sans toutefois parvenir à sortir de leur gangue. Au bout d’une heure, épuisés, ils sont repartis, toujours sans un mot, chacun dans sa direction.

Les deux acteurs ne donnaient pas cher de leur grand projet de théâtre populaire.

Pourtant, la semaine suivante, ils en restait huit à attendre devant la porte du local. Peu à peu, les langues se délièrent, les corps arrivèrent à se mouvoir, à se toucher, les rires fusèrent. Les acteurs en herbe parvenaient à sortir d’eux même pour incarner un personnage. Ils en éprouvaient une joie qui s’ajoutait à celle d’être ensemble et qui durait toute la semaine. Une seule détonait, Justine, qui avait la critique acerbe et monopolisait l’espace . Un jour, elle s’est vexée, personne ne se rappelle pourquoi, et elle est partie. Tout le monde en a respiré.

Un dimanche, Le bus rouge les a amenés voir une représentation théâtrale à la ville. Si on ajoute, le repas partagé avec les acteurs après le spectacle dans une petite brasserie on peut imaginer l’enthousiasme et le sentiment de liberté éprouvé par les membres de la petite troupe.

Il a été alors question de monter une pièce . Les animateurs en ont donné trois à lire, pour choisir, à des gens qui pour la plupart n’avaient jamais lu livre depuis l’école. C’est la plus clinquante qui l’a emporté. Je passerai sur les détails de la lourdeur de la tâche , les crises de panique, de découragement. Rose n’a pas pu surmonter sa timidité maladive et son anxiété et elle a renoncé à monter sur scène. Mais comme elle se sentait bien dans le groupe et possédait mille talents , elle a fabriqué les décors et les costumes avec des éléments de récupération qu’elle allait glaner chez les uns et les autres toute la semaine. Elle avait fait des merveilles.

La date fatidique arrivait. Des affiches annonçaient la représentation sur tous les murs du village. Les hommes qui avaient eu vent des activités de leurs épouses, les avaient considérées, au mieux comme des distractions infantiles qu’ils fallait bien leur concéder, les avaient bien vite oubliées. Les voir monter sur scène était autre chose, et plus d’un essaya de s’y opposer. C’était méconnaître le chemin fait par leur compagne qui n’en tinrent aucun compte, sans arrogance, mais fermement.

Maintenant le rideau allait se lever. Les « acteurs », avaient reçu un maquillage soutenu et revêtu leur costume de scène et attendaient dans la salle du bar de la place qu’on leur avait réservée comme loge. Les cœurs battaient très fort, le doute les assaillaient tant qu’il auraient souhaité fuir, mais les autres étaient là, leur personnage comptait sur eux. Les trois coups retentirent et Suzie- Lucinde entra dans la lumière.

DDor

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