Témoignage 4
Julien le frère cadet

Carùpano, Vénézuela, le 25 octobre 2020,
Ma chère Annette,
Cette fois-ci, petite sœur, une carte postale ne suffira pas et je ne parlerai pas de ma lente remontée dans l’embouchure de l’Orénoque pour aller chercher une cargaison de bois précieux ni du retour où nous avons failli nous faire prendre par les bancs de sables des hauts-fonds, dans la touffeur moite équatoriale, entre le bruit régulier et rassurant des moteurs et les cris des oiseaux et des singes hurleurs…C’est de Madeleine que je te parlerai, à ta demande… que j’attendais depuis quelques années.
Tante Adèle t’a beaucoup appris, je rajouterai quelques éléments qui lui ont sans doute échappé car peu de choses sortent de la maison.
Quelques mois après cette photo, maman est tombée malade et elle a du rester plusieurs semaines à l’hôpital. L’oncle Albert et la Tante Adèle vous ont pris, Colette et toi avec eux , mais tu ne t’en souviens sans doute pas. Martha avait la charge de tout le reste de la famille, car il n’était pas question pour notre père de s’adonner à des taches ménagères. La famille a été soulagée quand la sœur de papa, Tante Léonie a proposé de prendre Madeleine chez elle, à Bourganeuf, où elle tient une mercerie. Madeleine faisait petite mine, elle n’avait jamais quitté la maison ni la tribu… et elle ne savait pas ce qui l’attendait. Son absence a duré plusieurs mois (maman était rentée depuis longtemps). Nous recevions de brèves cartes postales anodines toujours contresignées par la tante. Un jour, elles sont arrivées sans préavis à la maison . Tante Léonie avait la tête des mauvais jours, et Madeleine n’en menait pas large, sa petite valise à la main. Léonie a explosé contre cette mioche rétive au moindre effort, sournoise, qui avait dérobé trois francs dans sa caisse pour « un achat personnel !!! » rendez vous compte, un achat personnel. Elle ne l’accepterait pas pas une minute de plus sous son toit. Papa lui assena une gifle qui laissa des marques sur ses joues et Madeleine se mura dans un lourd silence . Elle semblait nous en vouloir.
Les choses n’étaient sans doute pas si simples car les parents coupèrent tous les ponts avec la tante à compter de ce jour. Mais une punition donnée n’admettait aucune remise en cause ni aucun remord.
Longtemps après Madeleine m’a confié à quel point son retour l’avait libérée .
Elle avait vécu l’enfer chez tante Léonie. Elle devait faire le ménage à la maison et au magasin avant de partir à l’école, tenir la boutique lorsque Léonie allait à confesse ou a ses assemblées de charité. Elle ne supportait pas de la voir lire, trouvant toujours quelque nouvelle charge. Elle n’était jamais contente, la punissait souvent et , ne pouvant jamais sortir, elle ne s’était fait aucune amie durant ce séjour. Elle me dit aussi qu’elle se sentait aussi affranchie de papa dont la violence brutale avait été injuste. Elle quitterait vite la maison.
Tout cela a favorisé la rapidité de son émancipation dont t’a parlé Tante Adèle, mais elle ne connaît sans doute pas l’évènement clé qui a provoqué son départ sans retour.
Cela s’est passé un soir de bal des pompiers. Dans les années 60, le bal était la principale distraction des jeunes, dans le village. Tu t’en doutes, mes sœurs n’avaient pas l’autorisation d’y aller seules, mais chaque année, pour le bal des pompiers, toute la famille était de sortie. Les adultes se regroupaient entre eux autour des tables près de la buvette. Les hommes parlaient fort , parfois le ton montait, tandis que les femmes dansaient entre elles ou avec Maurice Tomaso, le charcutier et le meilleur valseur de la région. Pendant ce temps les enfants couraient dans tous les sens tandis que les filles, installées sur les chaises autour du plancher de danse riaient en lorgnant les garçons qui viendraient les inviter.Tout est de ma faute. A un moment, j’ai vu Madeleine serrée de près par Jacques, le frère de mon copain Fabrice, un gars d’au moins 19 ans. Il l’a embrassée, et là mon sang de frère jaloux n’a fait qu’un tour et j’ai j’ai fait un esclandre qui a éveillé l’attention des parents. Mon père a rassemblé la la famille et on est rentrés à la maison. Notre père fulminait. Madeleine était une dévergondée, la honte de la famille, elle avait été choisir le garçon qui avait la plus mauvaise réputation dans le village, et qu’en plus, elle leur avait gâché la soirée. Elle ne sortirait plus jamais seule, et en tant que frère insurgé, j’ai été chargé de sa surveillance Je n’en menais pas large , elle avait toutes les raisons de m’en vouloir, même si elle savait, c’était notre secret que je partageais ses rêves d’émancipation et de quitter la maison.
Bien sûr, j’ai accepté de l’accompagner à un rendez-vous. Nous avons pris un sentier forestier à la sortie du village et quand nous avons été hors de vue, Madeleine a enlevé son tablier, s’est fardée avec du bleu à paupière et du rouge à lèvres . Elle rayonnait et j’étais estomaqué. Plus loin nous avons retrouvé Jacques et Fabrice . Jacques n’a pas eu aucun mal à nous convaincre de nous éclipser jusqu’à la sonnerie des vêpres où je retrouverais Madeleine , au même endroit. Effectivement, elle était assise sur la margelle du petit lavoir, mais elle n’avait plus l’assurance triomphante du début d’après midi. Jacques lui avait fait comprendre qu’il avait passé un bon moment avec elle, mais s’arrêtait là. Il allait partir au service militaire, il n’allait pas s’encombrer d’une copine, gamine qui plus est. Madeleine était forte, elle prit sur elle et personne ne s’aperçut de rien à la maison.
Cependant les choses se sont compliquées. Avec les parents, elle était dans la provocation continuelle , c’était l’enfer. Elle a fini par me confier qu’elle était convaincue d’être enceinte. Pas question d’en parler aux parents, ni de mettre au monde un bébé. Le seul espoir, son amie parisienne qui pourrait l’aider. Elle a tout fait pour se faire chasser de la maison.
Je l’ai croisée,comme te l’a dit Adèle, il y a cinq ans en Éthiopie, c’est vrai. On était très émus tous les deux ; on a évoqué les souvenirs heureux, sa vie pleine, ses projets … mais je n’ai pas osé lui poser de question sur cet éventuel enfant…Elle m’a donné le droit de parler de notre rencontre à la famille.
Voici , chère Annette quelques pièces d’un puzzle incomplet dont je n’ai pas toutes les clés. Ta sœur a toujours été insaisissable et libre. Sois le aussi.
Je t’embrasse . Julien

