Jean Tardieu (1903-1995), Finissez vos phrases

Jean Tardieu est un écrivain, humoriste et poète qui joue avec les mots.
En plus de 60 ans, il a développé une créativité exceptionnelle, avec une inquiétude métaphysique dissimulée sous l’humour. Ami de plusieurs membres de l’Oulipo, de Raymond Queneau à Jacques Bens, il en est l’invité d’honneur en 1967.
La pièce Finissez vos phrases est à la fois très courte et très efficace. On y décèle une caricature de notre tendance à laisser nos phrases en suspens.
Elle met en scène deux personnages : un homme, « Monsieur A », et une femme, « Madame B ». Ces deux personnages se rencontrent et commencent des phrases qu’ils ne terminent jamais. Mais ce qui est étonnant, c’est que l’ensemble de leur dialogue reste compréhensible pour le lecteur / le spectateur, grâce à la présence également des didascalies.
Le dramaturge montre ici que l’on peut exprimer des sentiments forts avec peu de mots qui ne sont pas essentiels pour bien communiquer.
Cette courte pièce est sympathique à lire en binôme et nous pouvons prolonger le plaisir de lecture en essayant de compléter les phrases des personnages.
Voici un extrait du début de la pièce :
Monsieur A et Madame B, personnages quelconques, mais plein d’élans (comme s’ils étaient sur le point de dire quelque chose d’explicite), se rencontrent dans une rue quelconque, devant la terrasse d’un café.
Monsieur A, avec chaleur – Oh ! Chère amie. Quelle chance de vous…
Madame B, ravie – Très heureuse, moi aussi. Très heureuse de… vraiment oui.
Monsieur A – Comment allez-vous, depuis que ?…
Madame B, très naturelle – Depuis que ? Eh bien ! J’ai continué, vous savez, j’ai continué à…
Monsieur A – Comme c’est ! Enfin, oui vraiment, je trouve que c’est…
Madame B, modeste – Oh, n’exagérons rien ! C’est seulement, c’est uniquement… je veux dire : ce n’est pas tellement, tellement…
Monsieur A, intrigué, mais sceptique
– Pas tellement, pas tellement, vous croyez ?
Madame B, restrictive
– Du moins, je le…je, je, je… Enfin ! …
Monsieur A, avec admiration – Oui, je comprends : vous êtes trop, vous avez trop de …
Madame B, toujours modeste, mais flattée – Mais non, mais non : plutôt pas assez…
Monsieur A, réconfortant – Taisez-vous donc ! Vous n’allez pas nous… ?
Madame B, riant franchement – Non ! Non ! Je n’irai pas jusque-là !
Un temps très long. Ils se regardent l’un l’autre en souriant.
Finalement, la vision du mariage au travers de ces différents textes est-elle vraiment différente ?
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