Le concours du village le plus moche de France – chapitre 7
La voix de Lucile s’excusait encore pour sa franchise et ses mots tranchés lorsque le cri strident de Luana Treignac retentit du fond de la cuisine.
« – Ecoute Lucile, ta mère sonne le clairon, c’est l’heure du dîner.
– Vas-y vite Papa, le repas doit être chaud. Reparlons de tout ça plus tard.
– Je te rappelle demain. »
Lulu allait reposer le combiné téléphonique lorsqu’il entendit, au loin, des percussions en rythme ternaire : Tac – Toum Toum – Tac. Il n’avait pas souvenir d’avoir autorisé une fête extérieure un mardi soir. L’image furtive du Docteur Nalvet lui traversa l’esprit. Il le revoyait lui expliquer ses problèmes de tension. Sa vision commençait à se brouiller et il n’essaya même pas de reposer le téléphone sur son socle.
« Mais qu’est-ce qui m’arrive ? » pensa-t-il juste avant de se rendre compte qu’aucun son ne sort de sa bouche.
Les yeux écarquillés, la mâchoire tombante, Lulu doit se rendre à l’évidence : il ne peut plus bouger. Sa respiration s’accélère. Les formes du couloir s’estompent mais les couleurs du papier peint à fleur s’intensifient.
« C’est joli, en fait, les fleurs » se surprend-t-il à cogiter.
Il plisse les yeux pour supporter les éclairs lumineux qui se multiplient. Une étrange chaleur baigne le haut de son crâne, descend le long de sa colonne vertébrale et le force à s’asseoir sur les marches de l’escalier. Il a l’impression d’être immobilisé dans du coton. Il remarque alors une ombre scintillante qui apparait devant la porte de la salle de bain. Lulu est sceptique, ses pensées s’entrechoquent dans son cerveau qui tourne en boucle. L’étrange silhouette s’avance vers lui et se matérialise un peu plus à chaque pas. Les percussions baissent d’un ton.
« Ah bah, voilà ! Me manquait plus que ça… L’apparition de la vierge Marie… c’est peut-être le moment de lui demander des explications. C’était quoi déjà son histoire avec Joseph ? … Mais qu’est-ce qu’il me fait ce corps ? Ahhh, j’en ai vécu des cuites chez Lucette, faut pas croire que je vais me laisser berner comme ça…».
La forme, qui s’étale maintenant sur la largeur du couloir, devient humaine. Elle s’arrête à 50 centimètres.
« Ah nan, c’est pas la vierge Marie ! Rhhooo, ça tourne au drame… On dirait un extra-terrestre !!! »
L’homme qui lui fait face a la peau mate, les cheveux lisses et noirs. Son crane est légèrement déformé à hauteur du front. Il porte une chemise tissée de triangles colorés et un pantalon court orné de figures stylisées. Il fait signe à Lulu de rapprocher le téléphone de son oreille.
« Tiens, Arlequin veut communiquer… mais je suis incapable de bouger, de parler… Whaoouuhh mais c’est quoi ça ? Mon bras se déplace tout seul… j’ai la cervelle qui patine… Rien ne va plus, mieux vaut mourir maintenant… Comme mon village, je suis tout moche à l’intérieur ».
Alors Lulu perçoit distinctement une voix grave qui parle sur un ton sec :
« – Enfin une phrase censée dans ce mental préssurisé !! Lucien Treignac, j’ai peu de temps à vous consacrer, allons à l’essentiel… »
Luana, la femme de Lucien, s’impatiente. Elle vient de terminer son verre de vin rouge. ça fait bien cinq minutes qu’elle a lancé son sifflement de ralliement. Le rôti refroidit, la salade d’endives noircit. Elle le sait, père et fille ont besoin de se parler. Sauront-ils s’écouter ? Lucien ne l’écoute presque plus, il se parle à lui-même. Elle ne lui en veut pas, elle sait qu’il occupe de grandes responsabilités. Pourtant, ce soir, elle se sent lasse. Pendant qu’elle entretient le foyer avec sa bonne humeur habituelle, Lucien passe sa vie à la mairie. Il n’a même pas reconnu l’étincelle d’amour de Lucile pour Luchio. Depuis cette participation au concours il n’est plus le même. Elle se sert un autre verre et commence à grignoter une feuille de salade. Les repas sont leurs seuls moments d’intimité. Elle devrait se lever, se diriger vers le couloir et faire signe à Lulu d’abréger sa conversation. Mais ce soir, elle rumine. Elle fait tellement de choses invisibles, de ces choses qui ne sont jamais reconnues. Elle vide son verre de vin et décide, pour la première fois de sa vie, de commencer à dîner sans l’attendre.
Lucien est en état de sidération. Il est obligé d’écouter le monologue incroyable de l’apparition. L’homme lui parle de Chataignac et confirme la laideur de la ville. Il utilise des phrases insensées qui pourraient tout droit sortir des pages centrales du dictionnaire. Arlequin ne fait pas que parler, il imprime aussi des images dans sa tête. Lulu voit Naomi Poubelle danser devant l’église en justaucorps arc-en-ciel. Il suit du regard Lucette qui passe en trottinette devant son café vieillot repeint en vert fluo. Il regarde les dessins du chat éborgné collés sur la vitre d’accueil de la Mairie. Il ne comprend rien. L’étrange personnage semble s’énerver.
« – J’ai rarement eu affaire à quelqu’un d’aussi borné que vous. Allez-vous comprendre enfin ? LUcien, LUana, LUcile, LUchio, LUvina, LUcette… LU ? Les lus ? Vous comprenez ? Vous êtes l’élu !»
Lucien voit défiler les biscuits Prince, les petits beurre, les gaufrettes à la framboise.
« – Pourquoi me parle-t-il des p’tits lu ? Il a peut-être faim ? Tiens, il serait temps d’aller dîner. Luana a déjà appeler… J’ai faim…
– Lucien Treignac, votre village essentiellement peuplé de LU quelque chose est le village élu. Vous êtes les LUS, l’élu ! Vous comprenez ? » Après un long silence sur un carré blanc sur fond blanc, il ajoute :
« – Votre planète est extraordinairement attardée. A vous de voir. Au revoir. »
Et aussi étonnant que cela puisse paraître, les tac-toum toum -tac cessent dans l’instant. La lumière du couloir reprend ses formes habituelles. Lulu recouvre son souffle et ses mouvements physiques. Il se lève, court jusqu’à la salle à manger et dit à sa femme qui s’endormait sur sa chaise :
« – Luana, si on veut gagner le concours, il faut manger des biscuits industriels ! »

