Lu en Avril 2022, coup de cœur:Salina : les trois exils (2018), Laurent Gaudé

Salina : les trois exils (2018), Laurent Gaudé

C’est l’histoire d’une héroïne lumineuse puissante, sauvage, passionnée et insoumise qui prend l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils, qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu.

Livre magnifique, violent, excessif, émouvant, poétique, c’est une tragédie grecque. Ce don des mères aimantes en échange d’une paix pour que « les sangs du passé soient enterrés » « que tout s’apaise ».

« je prends la vie que tu m’offres. Je veillerai sur ton fils, Alika… J’aurais alors sous les yeux le visage de ta sagesse. Va, Alika ce que tu fais aucune mère, jamais ne l’a fait. Je vais vivre, je te le jure. Ne t’inquiète pas de mon corps délabré, de mon épuisement. Je voulais mourir, mais tout a changé… Je ne tairai rien pour qu’il sache qu’il est l’enfant de deux mères et d’une paix scellée l’enfant qui enterre le vieux sang. Je lui dirai qu’Alika est le nom du don. Et il vivra, ouvert et droit, partout où il ira. »

Lu en avril 2022 coup de cœur:Le trottoir au soleil (2011), Philippe Delerm

Le trottoir au soleil (2011), Philippe Delerm

Philippe Delerm, dans Le trottoir au soleil, revient à ses premières amours : les plaisirs simples goûtés avec gourmandise. Il poursuit ses balades en Italie et à travers la France (les quais de la Seine). Des souvenirs, des moments de bonheur cueillis dans le quotidien, mais toujours racontés avec poésie, finesse, subtilité, simplicité et beauté.

Le deuxième livre de Philippe Delerm : Ma grand-mère avait les mêmes : Au fil des petites phrases toutes faites faussement anodines comme : Y a pas d’souci, C’est pas vrai ! Il a refait sa vie, C’est maintenant qu’il faut en profiter, C’est le soir que c’est difficile, Philippe Delerm démasque les sentiments enfouis et met à nu l’émotion. Ce sont ces petites phrases utilisées au quotidien, qui révèlent les états d’’âme des personnages.


Un bijou à découvrir ! « Dans la journée, ça va. C’est beau, cette humilité de la personne qui se retrouve seule, ou qui vient de connaître une perte cruelle. Elle admet que le jour apporte ses dérivatifs, les courses, un peu de jardinage, les infos du matin à la radio, quelques instants de bavardage… Elle fait bonne mine. On peut poursuivre un bout de chemin avec elle, en parlant de tout et de rien ; elle est si naturelle qu’on a même fini par l’interroger sur son chagrin. Elle a attendu un peu, pour le formuler au plus juste. L’espace d’un instant, on le partage. Elle ne referme pas la porte. Mais on ne saura pas la suivre dans le soir. C’est difficile. »

Lu en Avril 2022 Coup de cœur: Ton absence n’est que ténèbres (2022),Jon Kalman Stefansson

Ton absence n’est que ténèbres (2022),Jon Kalman Stefansson

« Etranges lectures » nous avait déjà permis de découvrir et d’apprécier cet auteur islandais aux romans et au style puissants.

L’histoire proposée ici se déroule sur 4 générations avec des destins imbriqués et passe d’une époque à une autre avec des thèmes comme l’écologie, le destin, la quête du bonheur…

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldis, leur mère tant regrettée.

Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du XIXème siècle jusqu’en 2020.

Cette fresque romanesque originale et puissante est écrite dans un style coloré comme des images de cinéma.

Lu en avril 2022 coup de coeur:Love me tender (2020), Constance Debré

Love me tender (2020), Constance Debré

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour. »

Nous découvrons alors une femme qui ne cesse pas d’aimer son enfant ; mais qui est tout simplement poussée par un désir de se réaliser. Une écriture essentielle, parfois violente (choquante ?). Une force impressionnante.

A noter que l’écrivaine vient de sortir son 3ème roman appelé Nom (2022) aux éditions Flammarion.

Lu en Avril 2022 coup de coeur:La femme qui fuit (2015), Anaïs Barbeau Lavalette

La femme qui fuit (2015), Anaïs Barbeau Lavalette

Suzanne Meloche est née en 1926 à Ottawa. Un jour elle décida d’une manière radicale de suivre sa propre voie en abandonnant ses enfants. Afin de remonter le cours de l’existence de cette grand-mère qu’elle n’a pas connue.
Elle embauche une détective privée et écrit à partir des indices dégagés. Elle nous confie à travers le portrait d’une femme explosive, restée en marge de l’histoire, une réflexion d’une intensité rare sur la liberté, la filiation et la création.
Un texte en forme d’adresse, directe et sans fard, à celle qui blessa sa mère à jamais.

L’autrice née en 1979, a écrit aussi des long-métrages documentaires, des films de fiction ainsi que des romans, qu’il est primordial de découvrir.

Ainsi, cela nous amène à nous interroger sur l’amour maternel. Celui-ci est-il forcément inné ? Pourquoi stigmatiserait-on cette mère indigne ?

ATELIER D ‘ECRITURE OUVERT, le 30 avril à la médiathèque de Terrasson

Médiathèque de Terrasson – Atelier d’écriture

Jeux d’écriture

Avec des titres choisis au hasard par les participants dans la médiathèque

Titres proposés :

After

La voyageuse de nuit

Je reste roi de mes chagrins

Le jour où les lions mangeront de la salade verte

Méfiez-vous de l’amour

Le silence coupable

Le petit Robert

Les sept plumes de l’aigle

Le duel des grands-mères

Je reste le roi de mes chagrins

La femme du gardien de zoo

La chute des géants

Le Nord c’est l’Est

Composer un texte incluant au moins 4 ou 5 titres

Elle était là, sur le quai de la gare. La voyageuse de nuit se sentait bien seule à cette heure tardive pour prendre son train. Elle repensait aux heures qu’elle venait de passer avec l’homme qui occupait son cœur. Ils s’étaient quittés brutalement sur une dispute. Elle était désappointée et se disait que plus jamais elle ne tomberait amoureuse. Dorénavant, elle se dirait : Méfiez-vous de l’ Amour … Plus jamais, plus jamais sauf le jour où les lions mangeront de la salade verte, elle reverrait sa copie.

Elle tournait la tête à droite, puis à gauche, personne. Il ne viendra pas s’excuser et lui demander de revenir.

Quitter le quai et ne plus attendre son train, voilà ce qu’elle voudrait plus que tout. Mais son cœur lui faisait mal, et rien juste le silence coupable. Elle doit s’en aller et l’oublier.

La voyageuse de nuit, très mystérieuse, avait sous son bras gauche le petit Robert et avançait dans le wagon.

En face d’elle, la femme du gardien du zoo, coiffée des sept plumes de l’aigle, affichait un silence coupable. Avait-elle assisté au duel des grands-mères? Elle semblait drapée dans son orgueil blessé, éprouvant la chute fracassante d’ l’harmonie d’antan, comme la chute des géants. Elle regardait au tréfonds d’elle même avec effarement et se disait, au moins je reste le roi de mes chagrins et même si le Nord c’est l’Est, et même si le jour vient où les lions mangeront de la salade verte…

Il fallait savoir que viendrait le temps de l’After.

Méfiez-vous de l’amour, on peut tomber de haut !

L’heure est grave. Le Petit Robert a décidé de tenter une action avant que la chute des géants n’arrive.

En effet depuis quelques jours, un groupe d’illuminés a décidé que tout le monde, y compris les animaux, doit devenir Végan. Le jour où les lions mangeront de la salade verte est proche. Il faut empêcher cela. Mais comment? Le petit Robert le tient de la femme du gardien du zoo qui lui qu’elle dit que son mari avait entendu la conversation « after » sa journée de travail. Le Petit Robert décide donc d’en parler à sa grand-mère, la seule personne en qui il ait confiance. Alarmée, mamie est du même avis que son petit-fils. Il faut agir. Elle informe alors qu’elle pense savoir qui se cache derrière ce groupe de fous. Elle passe donc quelques coups de fil, et au bout de quelques minutes demande au Petit Robert d’approcher :

– Que se passe-t-il mamie ?

– C’est encore un coup d’Yvonne !

– Yvonne ? La mamie d’en face ?

– Oui, j’en ai bien peur.

– Qu’allons nous faire ?.

– Nous préparer

– Mais pourquoi ?

– Il faut s’entraîner.

– Mais dans quel but ?

– le duel des grands-mères, mon petit Robert, car je ne compte pas laisser Yvonne faire.

Soudain, le petit garçon ne dit plus rien. Le silence coupable de l’enfant se ressent. Il regrette déjà d’avoir entraîné sa mamie là-dedans.

Continuer la lecture de « ATELIER D ‘ECRITURE OUVERT, le 30 avril à la médiathèque de Terrasson »

Lu en mars 2022, Migrations,Là où vont nos pères Shaun Tan

Là où vont nos pères (2007), Tan Shaun

Shaun Tan est un auteur de bandes dessinées Australien qui offre ici une œuvre magnifique, avec un dessin précis, classique, monochrome. Les tons sépia ajoutent de l’humanité à l’ouvrage muet, ce qui fait comprendre au lecteur la dureté de l’exil, où que ce soit, quelle que soit l’époque.

Un homme quitte son pays (chassé par la famine ? par une mise au ban politique ?) et sa famille ; et s’embarque sur un grand bateau. Bien sûr les dessins évoquent les États-Unis et Ellis Island mais Shaun tan a transfiguré les paysages en un monde onirique, étrange, déstabilisant pour nous faire partager la perception de l’immigré plongé dans un monde qu’il ne connaît pas, dont il ne parle pas la langue ; qu’il ne comprend pas, dans lequel il est d’abord soumis à un tri inhumain. On suit son itinéraire chaotique, ses rencontres salvatrices qui vont lui permettre de trouver progressivement des repères et à terme de faire venir sa famille.

Le rythme est donné par la variété de la mise en page : accumulation de petites cases pour décrypter une situation complexe, doubles-pages de paysages agressifs par leurs bizarreries labyrinthiques. Sans paroles, il résume magnifiquement tous les aspects dramatiques de l’exil que nous avons découvert dans les autres fictions. Si on veut approfondir la lecture de cette bande dessinée, on peut consulter à la médiathèque le « making of » très détaillé de l’élaboration de l’œuvre.

Lu en Mars 2022, Migrations,La commode aux tiroirs de couleurs (2020), Olivia Ruiz

La commode aux tiroirs de couleurs (2020), Olivia Ruiz

D’inspiration autobiographique, Olivia Ruiz plutôt connu comme compositrice et interprète, signe avec La commode aux tiroirs de couleurs, son premier roman. Elle nous dépeint l’exil de trois femmes espagnoles sous le régime de Franco et plus particulièrement celui de sa grand-mère Rita.

L’intrigue commence après le décès de « l’abuela » de la narratrice Olivia ; « l’abuela » ayant laissé comme héritage à sa petite-fille une commode aux tiroirs multicolores qui renferme chacun des bribes de souvenirs de son histoire familiale. A chaque tiroir, un chapitre et une nouvelle étape dans la vie de Rita. A travers l’histoire de ces femmes sur plusieurs générations diverses thématiques sont abordées : la difficulté d’être immigré dans un pays étranger, l’amour charnel et fraternel, les répercussions d’une guerre et les non-dits au sein d’une famille. Un voyage à travers des décennies, bouleversant.

« Enfin, après tant d’années d’impatience domptée, je vais savoir pourquoi elle s’emballait à ce point pour cacher le secret que renfermaient ces dix tiroirs. Ma grand-mère les nommait ses renferme-mémoire. »

Pour son premier roman l’autrice surprend par son style fin et agréable à lire et s’inscrit dans un devoir de mémoire hérité de ses propres aïeuls. A noter, que ce roman a fait l’objet d’une adaptation en roman graphique en 2021 par Véronique Grisseaux aux éditions Bamboo.

Lu en mars 2022, Migrations, Certaines n’avaient jamais vu la mer (2012),Julie Otsuka

Certaines n’avaient jamais vu la mer (2012),Julie Otsuka

D’origine japonaise mais de nationalité américaine, l’autrice a écrit à ce jour deux œuvres qui ont su se faire remarquer : Quand l’empereur était un dieu en 2004 et Certaines n’avaient jamais vu la mer en 2012. Ce dernier titre remportera d’ailleurs le prix Fémina étranger la même année.

L’œuvre relate l’exil de jeunes japonaises vers les Etats-Unis au début du XXème siècle qui croient inévitablement en une vie meilleure au-delà de l’océan Pacifique. Or, la réalité est tout autre à leurs arrivées dans ce pays inconnu. De la première nuit avec leurs futurs maris à leurs accouchements, ces femmes découvrent ce qu’est une vie rude, brutale et sans amour.

« Ils nous ont prises avec frénésie sur des draps aux tâches jaunies. Avec aisance et sans histoires, car certaines d’entre nous avaient vécu cela bien des fois. Sous l’emprise de l’alcool. Avec brutalité, sans la moindre considération, en se moquant bien de nous faire mal. J’ai cru que mon vagin aller exploser. »

Elles sont alors instrumentalisées, complétement soumises et dévoués à leurs maris et à leurs enfants. Rien ne leur est accordé. Rien ne leur est épargné.

Le livre évoque également la guerre du Pacifique durant la seconde guerre mondiale qui amènera ces japonais installés aux Etats-Unis à un second exil.

La spécificité narrative de ce roman est que seule la deuxième personne du pluriel « nous » est utilisée ce qui souligne l’anonymat de toutes ces femmes meurtries. Les lecteurs ne peuvent en effet s’attacher à un personnage en particulier.

Même si les phrases sont brèves parfois sèches, l’écriture de l’écrivaine reste poétique et soignée et nous emporte dans ces faits encore trop méconnus de l’Histoire du Japon.

Lu en Mars 2022, Migrations,Autour de ton cou ,Chimamanda Ngozi Adichie

Autour de ton cou : nouvelles (2012), Chimamanda Ngozi Adichie

Cette autrice Nigériane, née en1977 au Nigeria vit actuellement aux États-Unis. Elle nous a offert en 2009 cet ensemble de 10 nouvelles, soient autant de touches successives pour décrire de façon sensible la société nigériane et les problèmes qui la traversent. Ce sont essentiellement des histoires de femmes, issues des classes moyennes, qui ont eu accès aux études universitaires. Cela ne les empêche pas de connaître le déclassement ou de ne pas se sentir à leur place dans un pays où les inégalités économiques, culturelles sont immenses, la corruption quasi-généralisée et les accès de crises ethniques, religieuses ravageuses.

L’issue, c’est l’exil, principalement aux États-Unis. La désillusion est souvent à l’arrivée : le mari promis n’est pas à la hauteur, la situation économique est précaire ce qui contraint ces femmes et ces hommes à faire de basses besognes mal payées et à habiter dans des logements sommaires. Ils vivent souvent entre eux ou avec des membres de la communauté noire américaine dont ils soulignent la différence. Pour ceux qui « réussissent » et vivent dans les quartiers de notables blancs à Princeton par exemple, l’intégration n’est pas évidente et le rapport au pays natal non plus.

Chaque nouvelle est suffisamment longue pour nous faire découvrir de façon nuancée les protagonistes et créer une forte empathie. Dans leur diversité, les douleurs évoquées trouvent leur écho dans les autres romans que nous avons lus pour cette séance.