Chapitre 6
Depuis la réunion de travail, Lulu ne dormait plus, sa tension montait dangereusement et le médecin du village qui l’avait vu naître et ne trouvait pas de remplaçant avait tenté de le raisonner… en vain, il naviguait entre enthousiasmes, amertumes et interrogations.
On avait vite fait de soupçonner Cépignac et Truffignac d’avoir organisé les raids de ravalement du village, mais l’accusation restait générale et Luvina, sa première adjointe, avait semé le trouble en arguant que le ver était peut-être dans le fruit. Il avait beau tourner et retourner toutes les informations en sa possession, il n’avançait pas.
Il avait quelques réconforts : lorsqu’il se rendait à pied à la mairie, il constatait avec satisfaction la barricade déjà taguée qui fermait la toute nouvelle déchetterie entre l’église et l’école fermée depuis déjà quatre ans, les dégradations, les déchets épars , les platebandes dénudées, les broussailles qui avaient repris leurs droits. Presque partout, parce que les jeunes avaient pris l’initiative de continuer à entretenir leur terrain de jeu …mais il fallait bien leur pardonner. L’ensemble du complexe sportif n’avait toujours rien d’attrayant. De plus, Mazet, un des trois derniers agriculteurs du village, avait remonté du penchant de la Caroube où il était allé faire du bois, quelques éléments de moteurs et autres pièces de ferraille qu’il avait déposés dans son potager en face de chez Lucette. Il avait concédé un carburateur de tracteur à Chassagne qui l’avait mis en évidence dans sa cour. Ce que Lulu n’avouerait cependant jamais, c’est qu’il était chagriné des éclaboussures de boue sur le beau crépi jaune de Sa mairie.
Il ruminait ainsi, ce matin-là, lorsqu’il aperçut deux camionnettes noires équipées d’une parabole devant la mairie : c’était une équipe de télévision qui venant en repérage pour la préparation du concours. Le tournage était prévu en décembre et on était tout juste fin octobre. Une fine couche de brouillard enveloppait le village et lui donnait un air mystérieux presque agréable. Lulu était contrarié mais il n’en laissa rien voir. Il lissa sa grosse moustache grisonnante , ajusta sa veste de velours sur son ventre rebondi, se présenta : « Lucien, Treignac, Maire de cette charmante bourgade »,et , avec son large sourire franc, il fit entrer obligeamment tout le monde à l’intérieur pour discuter de la suite des opérations.
C’est alors que retentit une joyeuse musique dans la pièce sombre.
– « Lulu song », vous avez de l’humour, à ce que je vois , Monsieur le Maire,c’est charmant. s’exclama la reportrice avec une pointe d’ironie.
Lui , qui venait de réaliser qu’il s’agissait d’une nouvelle sonnerie du téléphone, ne riait pas du tout de cette nouvelle provocation inexplicable en décrochant .
– Pourrais-je parler à Monsieur le maire ?
– C’est moi
– Treignac ? Ici Sanchez de Cépignac. J’espère que tu es seul, j’ai une information très désagréable…
– Justement, j’ai une équipe de télévision dans mon bureau. Je te rappelle dés que je peux.
Il raccrocha, blême, puis il sentit le rouge lui monter aux oreilles et aux joues ; il crut que son cœur allait lâcher.
Heureusement, le repérage se déroula pour le mieux, même si Lulu inquiet, restait bougon. Le café de Lucette était, comme toujours innommable et Chassagne très inspiré avait fait une déclaration tout à fait inappropriée. Lorsqu’ils sortirent, la brume s’était levée le ciel s’était assombri et ils furent surpris par une courte mais violente averse qui fit claquer les volets et déversa au milieu des ruelles un flot boueux vite chargé des immondices abandonnés dans les caniveaux. Au niveau de la déchetterie les bacs à ordures débordants étaient occupés par la bande des chats errants. Leur chef, un vieux chat borgne, efflanqué, à moitié pelé, particulièrement laid, que le maire qualifia de « mascotte » du village, agressa le cameraman qui s’approchait de trop prés. Tout le monde se replia chez Lucette, dont le bourguignon cramé n’avait rien à envier au café du matin. L’équipe ne jugea pas utile de s’attarder.
Lulu eut enfin le loisir de retourner à la mairie pour avoir le fin mot de l’histoire du matin. Il rappela aussitôt la mairie de Cépignac, mais ce qu’il entendit l’obligea à s’asseoir et le laissa sans voix :
– je tiens les coupables,assena le maire avec une voix guillerette. Nous sommes dans le même bateau et je crois qu’il faut n’en parler à personne : c’est donc notre petit couple infernal, celui que forment nos deux enfants à Limoges, oui, votre Lucile et mon Luchio, comme vous le savez. Ils auraient voulu vous réveiller , ils…
Lulu avait raccroché, sidéré. La secrétaire finit par s’inquiéter de son immobilité et ne put rien tirer de lui. Elle courut chez Lucette où , à cette heure-là, elle était sûre de trouver Fernand et Marcel qui pourraient lui venir en aide. Le temps qu’ils arrivent, le maire avait décampé.
Arrivé chez Lui, lulu s’était effondré, en larmes. Entre deux hoquets sa femme l’entendait murmurer … « non, non, pas ma fille…, pas mon bébé… pas ma toute belle, mon petit… » Sa femme crut le pire. Elle secoua Lulu sans ménagement pour qu’il s’explique. Il répéta les paroles du maire de Cépignac et la colère remplaça l’hébétement. Sa fille, sa chère fille l’avait trahi, elle avait trahi son projet, elle l’avait trahi en tant que père, en s’acoquinant avec Luchio, le fils de Sanchez, son ennemi politique numéro1… Il devait être le seul à ne pas le savoir… Et si elle, sa femme était déjà au courant, il la reniait aussi.
Malgré son habitude des colères de son mari, elle eut beaucoup de mal à le calmer et à le contraindre à appeler directement sa fille au téléphone pour en avoir le cœur net.
Après avoir subi les jérémiades et accusations de son père, Lucile ne nia rien. Il était tellement impliqué dans son projet qu’il avait été impossible de lui parler. Comment pouvait il s’enorgueillir d’avoir le village le plus moche de France ? Comment s’enorgueillir d’une insulte. Elle voulait l’aimer, Son village, celui de tous ses souvenirs d’enfance. Elle reconnaissait qu’elle avait profité de ses accointances avec certains Cépignaquois qui n’attendaient que le moment de se moquer un peu de leur voisin, pour mettre en œuvre son opération d’embellissement du village . Elle connaissait assez bien son père pour savoir qu’il serait sensible au ravalement de la mairie. Elle n’avait pas voulu le blesser, seulement attirer son attention…
Curieusement Lulu l’avait laissée parler…

