Pierre LOTI, Les Désenchantées (1906)
Ce roman, publié en 1906, nous permet de découvrir la vie de trois jeunes femmes de la haute société, dans leur harem, (une partie de la maison réservée aux femmes d’où elles ne peuvent être vues de l’extérieur en attendant d’être mariées.
Il s’agit du dixième de ses romans et le troisième de sa trilogie turque.
Bien que Loti ait revendiqué ce texte comme étant purement fictif, il est inspiré de faits réels. Celle qui a imaginé cette mystification est Hortense Marie Héliard, dite Marie Léra, journaliste et féministe française dont nous republions ici le récit de cette supercherie. Récit, signé sous un de ses pseudonymes : Marc Hélys, paru dans Le Figaro dix ans après la mort de Loti.
Tout commence avec Aziyadé. Roman publié en janvier 1879 dans lequel Pierre Loti conte les amours d’un officier de marine britannique fraîchement débarqué à Salonique et d’une jeune femme d’un harem d’un riche vieillard turc. Le livre publié anonymement fut un succès. Il est à la fois journal intime, correspondance, récit de voyage et est emblématique de l’orientalisme du XIXe siècle.
Zennour et Nouryé Noury-Bey, deux jeunes femmes turques, filles d’un ministre du sultan Abdül-Hamid, petites-filles d’un Français établi dans l’Empire ottoman le comte de Chateauneuf, (venu pour la guerre de Crimée, converti et ayant pris le nom de Rechad Bey) ont lu Aziyadé. Comme de nombreuses femmes, elles furent séduites et conquises par Loti. Elles firent la connaissance de Marie Léra et ensemble imaginèrent le stratagème : inciter Loti à écrire une suite à Aziyadé, qui décrirait la condition des femmes turques et plaiderait pour leur émancipation. Durant l’année 1904 et jusqu’en mars 1905, elles prirent le voile, et rencontrèrent secrètement Loti à Constantinople telles des « fantômes noirs ».
Marie devient Leyla. Loti accepte, le roman Les Désenchantées parait en 1906. Immense succès.
Voici un lien qui vous permettra de découvrir l’origine de ce texte et ce qui en découla :
Ce roman nous plonge dans l’Istanbul du début du XX° siècle, dans une Turquie en pleine mutation tiraillée entre une ouverture sur l’Occident et des vieilles valeurs.
Nous y suivons un romancier français, André Lhéry, (double de Loti), écrivain favori et fantasmé d’une jeune ottomane, Djénane, et de ses deux cousines, Mélek et Zeyneb.
La relation qui se tisse entre l’homme de lettres amoureux d’Istanbul et les jeunes femmes cloîtrées dans un harem (une partie de la maison réservée aux femmes d’où elles ne peuvent être vues de l’extérieur) en attendant d’être mariées est avant tout épistolaire. Djénane écrit à son auteur favori, celui qu’elle a étudié lorsqu’elle apprenait le français, avant tout pour lui compter leurs malheurs à toutes trois. Sa vie d’avant Istanbul, puis le bal des prétendants, et enfin son mariage et celui d’une de ses cousines ; et son divorce.
Intrigué par les jeunes femmes, Lhéry va se faire positionner à l’ambassade de France à Istanbul et les quatre personnes vont élaborer des stratagèmes, des rencontres. Les filles sortent sous leurs voiles noirs et le français n’en aperçoit, au mieux, que les yeux.
Nous les accompagnons dans leurs sorties sur le Bosphore, dans Istanbul, ce qui donne lieu à des descriptions poétiques qui nous transportent vers l’Orient.
Grâce à l’humour et parfois à l’ironie du narrateur, qui se regarde écrire par-dessus l’épaule, même le mélodrame devient supportable.
Ce texte est exceptionnel à plus d’un titre :
– la supercherie romanesque
– la thématique féministe encore d’actualité à notre époque
– le style et sa forme épistolaire qui maintient l’intérêt du lecteur et son inquiétude sur le déroulement des futures rencontres.
* Un extrait :
Au cœur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le dédale des vieilles rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavés sertis d’herbe funèbre, sous les nuages bas et obscurs ; l’enchevêtrement des maisons en bois, jadis peintes d’ocre sombre, toutes déjetées, toutes de travers, avec toujours leurs fenêtres à doubles grillages impénétrables au regard.–Et c’était tout cela, tout ce délabrement, toute cette vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville féerique, mais qui, vu en détail, eût fortement déçu les touristes des agences. Pour André toutefois et pour quelques autres comme lui, ces choses, même de près, gardaient leur charme fait d’immuabilité, de recueillement et de prière. Et puis, de temps à autre, un détail exquis : un groupe de tombes anciennes, très finement ciselées, à un carrefour, sous un platane de trois cents ans ; ou bien une fontaine en marbre, aux arabesques d’or presque éteint.

