Pensées du Dr Pissefroid au 8ème jour devant Marseille
Tout allait bien et pourtant tout allait finir : Marseille, retrouver le train-train, la morne famille, les patients ronchons, les rhumes, les gastros, les prostates, les varicelles.
Tout allait si bien sur le bateau, ma Lucie, éblouissante, lumineuse, ma Lucie retrouvée chaque nuit dans ma cabine ou dans la sienne. Ah, quelle croisière ! Et là, maintenant, YOUPI ! Huit jours de confinement, huit jours de plus, huit jours de gagnés.Ah ! si ce confinement pouvait durer encore et encore . Ah ! si cette épidémie sur terre pouvait durer encore longtemps, longtemps, longtemps…
Fabio mécanicien de 38 ans, originaire des Philippines devait rentrer auprès de sa femme et leurs deux enfants à la fin de cette croisière mais il n’a pas pu être rapatrié en raisonde la mise en quatorzaine du bateau
Son contrat, comme celui de la plupart des membres d’équipage à bord, est maintenant terminé depuis 10 jours. Ces contrats prévoient une rotation après 10 semaines. Fabio est à bord depuis trois mois, certains depuis plus longtemps, mais après cette quatorzaine , la principale difficulté à laquelle ils seront confrontés sera la relève de l’équipage en raison des fermetures des aéroports et des exigences en matière de visas. Difficile de mesurer l’impact psychologique de ces marins face à cette situation exceptionnelle qui affecte leur vie familiale.
La colère de Fabio, contenue jusque-là, atteint son paroxysme en constatant impuissant les frontières se fermer les unes après les autres. Il décide alors d’aller voir la Professeure Jeanne Veaulau pour lui parler de son désespoir :
Bonjour Fabio, que vous arrive-t-il ? interrogea la jeune professeure.
C’est difficile, oui vraiment difficile, répondit Fabio. il n’y a pas de fin en vue ! Mes enfants me demandent toujours à quel moment je rentrerai à la maison. Comment leur expliquer. Satanée pandémie ! Je suis fatigué, épuisé et désespéré. Je suis en mer depuis 3 mois et je ne sais pas quand je pourrai les revoir. C’est très frustrant.
J’ai entendu dire par la capitaine Lucie Azur qu’ils envisageaient peut-être de ne pas nous relever, donc mon retour à la maison pourrait être annulé. Je suis un peu écœuré par la façon dont les gens de mer sont traités et je me demande combien d’épouses attendent leur mari, combien de pères et de mères attendent de voir leurs fils..
Oui, notre santé mentale est mise à rude épreuve. Aujourd’hui, avec ce confinement, nos esprits sont dans un autre monde. Nous marchons tous sur une corde raide, nous aussi, même si nous sommes des touristes, nous subissons le même sort
Laissez- moi rire ! rétorqua Fabio, ceux qui voyagent par pur plaisir et ceux qui doivent se déplacer pour survivre mènent-ils le même combat ? Vous les croisiéristes en quête d’abondance, de divertissement et de luxe, vous avez droit à beaucoup d’activités jusqu’à la veille du débarquement final, vous avez droit à plusieurs spectacles, on vous offre des boissons et tout est gratuit c’est vraiment deux croisières pour le prix d’une ….mais nous !!!!! Après la quatorzaine vous pourrez rentrer tranquillement chez vous… mais nous? Non seulement on aura travaillé 15 jours de plus, mais il nous faudra sûrement rester 14 jours de plus dans un hôtel avant de pouvoir rejoindre notre foyer…et en payant de surcroît !!!!
Cher Fabio, j’en conviens, nous ne prenons pas assez conscience de la pénibilité de votre travail mais….
Costa Covidia. M’enfin comme dirait Gaston Lagaffe. Comment voulez-vous qu’avec un nom pareil, je n’attire pas toutes les catastrophes ?
Ils auraient dû faire attention avec les gènes maudits qui m’ont été transmis par des générations de paquebots. Récemment le Costa Concordia a beaucoup fait parler de lui et de son capitaine. Quant à mon arrière-grand-père le Titanic, qui ne connait pas son histoire ?
Me voici bloqué en face de Marseille comme un vulgaire porte-containers qui attend un pilote pour entrer dans le port. Quand vais-je pouvoir enfin m’amarrer et me débarrasser de toute cette populace qui grouille dans mes entrailles ?
Je ne parle pas uniquement du personnel de bord qui comporte un nombre incroyable de nationalités, à tel point que la cuisine est une véritable tour de Babel où l’anglais y est autant massacré que la gastronomie. Non, je vous décris ces croisiéristes au rabais qui pour échapper à leur trop bruyante cité et à leurs voisins trop présents se précipitent pour profiter de quelques jours de calme avec juste quelques 4 000 personnes à leurs côtés. Il est vrai que le tarif est si attractif !
Avant cette terrible annonce , la vie était belle. Mon existence me convenait .
Mais maintenant, je sombre dans l’ennui: oubliée , délaissée . Avant , j’étais calinée , pressée, entourée, effleurée , appuyée , empoignée … et de ce fait , je devenais glissante , poudrée , transpirante, parfumée … Que d’émotions en une seule journée ! Aujourd’hui , je suis froide , immobile , sans intérêt . Tous les passagers sont confinés , plus d’allers -retours dans les coursives . Ma porte reste calée contre le mur et seule , la capitaine , qui arpente les couloirs pour s’assurer que personne ne rompe la solitude imposée , me frôle :unique plaisir de ces heures pesantes qui s’éternisent .
Mais qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ! Je déteste la mer, je déteste les milieux clos, je déteste les gens… huit jour passe encore, le chèque vaut bien quelques sacrifices… mais quatorze jours de confinement supplémentaire pour deux malades, qu’on ne me la fasse pas !
Téléphone… où est mon téléphone… ah oui au fond du sac…
– Oui ?
– C’est Marie
– Ah bonjour ma chérie, si tu savais ce qui m’arrive !
– Oui, je sais… toutes les télés et les radios en parlent. Le Costa Covidia est maintenu en quarantaine à l’entrée du port de Marseille. Pauvre chéri…Tu crois que je pourrai t’envoyer des oranges ?
– Marie, comment peux tu plaisanter ! Il ne m’est jamais rien arrivé de pire. Enfermé, je suis enfermé… non isolé. Quand j’ai voulu aller demander des comptes , un matelot m’a intimé l’ordre de regagner ma cabine. Sait-il seulement qui je suis ?Où est la Liberté ? Mais qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ?
– Allons mon cher Maître Kim… ZEN… on respire, on garde son sang froid. D’ailleurs, ton paquebot… il n’était pas un peu en avance ? Tu m’avais dit que tu avais juste le temps de rejoindre Saint- Agrève pour ton nouveau contrat ? Tu voulais seulement prolonger ton séjour avec quelque belle conquête…
– Marie, tu n’as pas honte de ma faire une scène alors que je suis en enfer ! Tu n’es qu’une égoïste, mesquine et perfide…Adieu !
Il ne manquait plus que ça! Je ne supporte la bassesse. Et Vera qui m’attend sur le débarcadère… Elle au moins, elle ne me fait pas d’histoire. J’ai mis les points sur les I dès le début : que j’étais marié, que je ne voulais pas faire de peine à ma femme qui ne le méritait pas… pourtant ! Quand on se retrouve, c’est du pur bonheur…Je sauterais bien à la mer pour la rejoindre si je n’avais pas si peur de l’eau. je l’avais convaincue de, m’accompagner en Ardèche : stage jeûne, marche afghane. Un contrat en or, avec des perspectives. Je ne peux absolument pas rester ici. Le dois trouver un échappatoire…les marges sont étroites. Ils ne me paieront qu’à terre dans les bureaux de l’Agence. Je dois me tenir à carreaux. J’ai besoin de ce fric!Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ? Je vais appeler Jeanne. Même si elle m’agace avec ses grands airs d’intellectuelle, il faut qu’on fasse bloc.Et l’Ardèche ! Téléphoner à Max d’abord…
Où ai-je mis ce fichu téléphone ? Ah… « Allô », Max ? Ça sonne dans le vide. Tant mieux, un message suffit « stage impossible. Suis coincé sur le Costa Covidia. Te trouve une solution ».
le problème, c’est que je n’en ai pas. Surtout d’ici… dans cette galère ! Il faudra que je leur fasse valoir au Costa Covidia. Ce contrat qui me passe sous le nez, ils vont avoir intérêt à me dédommager… Trouver un remplaçant, c’est chaud…Il faut pas qu’il me pique le filon. Je peux pas le proposer à Marie, dans l’état où elle est… elle serait trop heureuse.
Sonnerie Téléphone. Pourvue que ça ne soit pas encore Marie, ni Max..
Quelle chance d’être connue ! Je suis invitée sur le Costa Covidia pour une croisière de 8 jours en Méditerranée où je vais devoir faire des conférences sur le développement personnel.
« Que c’est gentil mon Chéri de me proposer de venir me retrouver dans 8 jours à Marseille ! Nous en profiterons pour faire une escapade dans les environs pendant quelques jours. »
Vous l’avez compris : je suis la Professeure Jeanne Veauleau psychothérapeute et coach pour particuliers ou groupes (associations, entreprises publiques ou privées).
Dès le départ de Marseille j’ai commencé mes conférences portant sur différents thèmes chaque jour et concernant l’Analyse transactionnelle, la Vivance présentielle, l’Hypnose, le Rebirth etc..
Et voilà le dernier jour de croisière où nous faisons un « debriefing » de toutes ces séances et je sens une groupe uni, soudé , confiant et concentré sur le présent.
Bientôt nous nous séparerons et je retrouverai mon ami dans quelques heures.
Alors que nous commençons toutes et tous à nous préparer à partir chargés à la fois de belles images et de nostalgie, la Capitaine Lucie AZUR nous informe que le Docteur Pisse-Froid nous attend pour être testés contre le Covid . Chacun d’entre nous se pose la même question : pourquoi ? Et fait la même réponse : le croisiériste souhaite prendre toutes les mesures de précaution.
A Midi, alors que nous voyons le port de Marseille se dessiner au loin, nouvelle annonce de la Capitaine : « Suite à deux cas de Covid avérés, chacun doit regagner sa cabine et y rester jusqu’à nouvelle information »
Je suis ulcérée d’un tel ordre, je suffoque de rage. Comment nous maintenir en otage pour 2 cas ? Je demande une entrevue à la Capitaine IMMÉDIATEMENT ! Celle-ci trop occupée me recevra plus tard.
Je rentre dans ma cabine, téléphone à mon ami, lui crie ma déception, vitupère contre l’organisation en n’ayant qu’une idée en tête : m’en aller d’ici par n’importe quel moyen.
Moi, Surmoi, maîtrise de soi, confiance, sérénité : OUBLIES. Je sanglote comme une adolescente à sa première déception amoureuse. Dès le 1er soir je refuse de dîner et entame une grève de la faim pour montrer ma révolte. De plus, je ne peux même pas profiter du soleil vu qu’on ne peut aller nulle part même pas au solarium. Nous sommes enfermés pris en otage pour une durée indéterminée sans aucune information complémentaire.
– Il s’agit d’une croisière à thème de 8 jours en Méditerranée sur Le Costa Covidia: Départ de Marseille avec escales à Gênes, Civitavecchia (Rome), Palerme (Sicile), La Valette (Malte), Barcelone, débarquement à Marseille.La capitaine est Lucie Azur
– Le thème : développement personnel avec conférences de la Professeure Jeanne Veaulau, initiation à la méditation de pleine conscience et au Yoga par Maître Kim. Le Médecin de bord est le Docteur Pissefroid.
Le huitième jour, alors que le port de Marseille est en vue, plusieurs cas de Covid sont signalés à bord et le bateau est mis en quatorzaine.
Faites vivre un des « séquestrés » (croisiériste, membre d’équipage, animateur, ou même animal mascotte présent sur le bateau) à un moment quelconque du confinement.
Rien ne vous empêche de contribuer à plusieurs chapitres, soit avec le même personnage, soit avec un autre, en réaction ou pas avec les chapitres écrits par les autres.
En rassemblant les pièces du puzzle, je croyais commencer à cerner la silhouette de Madeleine malgré le manque de détails, les non dits . Finalement, j’étais la seule de la famille à avoir autant d’éléments en ma possession.
C’est alors qu’est venue la lettre de Colette , et à nouveau toutes les pièces se dispersent…
Angèle et Madeleine ont du mal à coïncider. Colette parle d’une enfant « déposée » à l’hôpital psychiatrique de Cahors, or, si l’on en croie la photo qui, sans aucun doute, a été prise avant Madeleine/ Angèle entre dans l’adolescence… Peut on « déposer » une adolescente, le terme me heurte. D’autre part, aucun signe de dérèglement sur la photo, pas plus que dans les témoignages familiaux , d’ailleurs… Il faut une totale omerta familiale pour que les récits de son départ à Paris coïncident ainsi, et pourquoi, pour se protéger ? Me protéger ? Je n’arrive pas à y croire. Et enfin, comment Colette, qui a dû finir ses études autour de 22 ans a-t-elle pu rencontrer à l’hôpital une sœur « adolescente » de six ans son aînée. Mais elle semble sincèrement troublée, la ressemblance doit être forte. Il faut qu’on se rencontre . Mais pas tout de suite. Je ne me sens pas prête.
En reprenant tout depuis le début, je suis frappée par un évènement que j’avais occulté, et dont Julien est le seul à parler : la possibilité que Madeleine soit enceinte quand elle a quitté la maison.Cet enfant pourrait être, aujourd’hui un adolescent.Existe-t-il seulement. La seule susceptible de m’en parler serait son amie Françoise que je ne connais pas. Tentons le coup pour le coup.
Je suis arrivée à paris par le premier train pour rencontrer Françoise à l’entrée du jardin du Luxembourg. C’est elle qui m’a reconnue, à un air de famille… quant à elle, elle ne ressemble plus à l’adolescente dégingandée dont Grand Père a conservé une photo dans un livre. Nous sommes embarrassées
– Que cherches-tu à savoir sur ta sœur ? Ce n’est que maintenant que tu t’y intéresses ?
Quelle surprise et quelle joie de recevoir ta lettre ! Cela fait longtemps , j’en ai parlé récemment à maman , que j’aimerais te retrouver et oublier nos erreurs de jeunesse . J’ habite Cahors , à deux pas de la cathédrale et du pont Valentré . Il fait bon vivre dans cette bourgade et je m’y plais beaucoup . Eugène partage ma vie . Il est pharmacien à l’hôpital . Nous nous sommes rencontrés lors d’un séminaire. Ce séminaire a été déterminant , un vrai virage dans ma vie . Tout d’abord , comme je l’ai dit précédemment , parce que j’ai rencontré l’homme de ma vie et puis , ensuite , parce que s’est enclenché un premier tour de serrure qui a permis d’ouvrir la porte tenue fermée depuis tant d’années , sur le secret de notre famille . Puisque tu sembles désireuse de lever le mystère , je vais te révéler ce que j’ai découvert sur notre sœur qui se nomme Angèle .
Donc , ce séminaire concernait la psychiatrie et je voulais me spécialiser dans ce domaine . La psychiatrie est une science qui a beaucoup évolué . Les premiers patients ont subi des traitements inhumains mais quelques esprits éclairés ont fait évoluer les pratiques . Très vite , j’ai compris que ma voie était celle-là et je me suis donc embarquée dans cette discipline . J’ai suivi de nombreux stages et ai passé les diplômes nécessaires .
Pardonne-moi de ne pas t’avoir répondu plus tôt, mon entreprise de cartonnage me prend énormément, et, je peux te le dire, j’ai été très remué par tes questions sur Madeleine…
Tu sais, jusqu’à la maladie de maman et la décision de tante Léonie de la prendre avec elle à Bourganeuf, on était très proches, Madeleine et moi. J’étais timide et sérieux, je suis d’ailleurs resté plutôt « taiseux » comme me l’a reproché Violette, mon ex femme…On était trop différents, elle et moi, elle a attendu que Fabien et Mireille aient fini leurs études, pour vider sur moi un énorme sac de reproches et me quitter…
Mais avec Madeleine, on se comprenait d’un regard, d’un geste, on partageait le même amour de la nature, la même curiosité, le même goût de la découverte…Je me souviens des heures que l’on passait ensemble à pêcher le vairon dans le ruisseau près de la maison, sous le pont de bois. Tu n’étais pas encore née…Jamais je n’aurais pensé qu’elle allait rester si longtemps chez tante Léonie, ni qu’elle l’emploierait dans sa mercerie en lui faisant vivre l’enfer tellement elle la harcelait et lui interdisait tout ce qu’elle désirait …
Je me sens encore lâche, elle me manquait, j’aurais voulu aller la voir et rentrer avec elle, mais les parents ne semblaient pas le vouloir, ils n’en parlaient jamais, tout ce qu’on savait c’est qu’elle se conduisait mal, qu’il fallait qu’elle travaille… Le jour où elle a plaqué tante Léonie et où elle est revenue, elle n’était plus la même, je n’ai plus senti la connivence d’autrefois. Elle semblait révoltée, elle était belle et avide de liberté, moi je me sentais mal dans ma peau, j’étais boutonneux, trop sérieux, incapable de lui parler, de la retrouver…C’est avec Julien qu’elle a finalement eu le plus d’échanges, lui, avec son humour il la faisait beaucoup rire…Le jour où elle est sortie avec Jacques, accompagnée de Julien, j’étais à un camp de scouts…Bref, il s’est passé bien des choses dont je n’ai rien su… En fait, beaucoup de choses se sont éclairées il y a peu. Je te raconterai.
A l’époque, je faisais tout pour travailler bien au collège puis après au lycée, mais au fond de moi j’éprouvais un grand vide, j’avais perdu confiance en elle, et confiance en moi. Quand, il y a cinq ans, Julien m’a avoué l’avoir revue lors d’un voyage en Ethiopie, devenue ethnologue, c’était juste après mon divorce, je me suis senti doublement cassé….
Tu vois, tu me demandes qui est cette sœur dont on ne t’a jamais parlé, je crois, après tout le travail qu’il m’a fallu faire pour sortir de la dépression, qu’elle est au centre de tout ce qui m’a dépossédé de moi-même, sans en être la cause..Je ne sais comment te dire…C’est fou le poids que représente l’attitude des parents à son égard. Elle me fascinait par sa vivacité, ils semblaient s’en méfier.Si elle était restée avec nous je suis sûr que j’aurais su grandir et devenir fort comme elle.